Rachat des Girondins de Bordeaux : le décryptage des spécialistes

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Le repreneur du Football Club des Girondins de Bordeaux devra acquitter une redevance annuelle de 3,8 millions d'euros pour le Matmut Atlantique
Le repreneur du Football Club des Girondins de Bordeaux devra acquitter une redevance annuelle de 3,8 millions d'euros pour le Matmut Atlantique (Crédits : Mikael Lozano)
Le montage financier de la reprise du Football Club des Girondins de Bordeaux (FCGB), dont une copie a été mise en circulation par l’élu PS Matthieu Rouveyre, est trop schématique pour servir de document de travail, estiment les spécialistes à qui nous l’avons soumis. Dans tous les cas, avec sa reprise par le fonds d’investissement américain GACP (General American Capital Partner), associé aux géants du private equity que sont King Street Capital Management et Fortress Investment Group, le FCGB va devoir devenir rentable à très court terme.

Tous les feux sont en train de passer au vert pour valider le rachat du Football Club des Girondins de Bordeaux (FCGB). L'examen du dossier le 28 septembre prochain par les élus de Bordeaux Métropole devrait être la dernière étape avant la validation définitive de cette opération sans précédent au port de la Lune.

Après avoir refusé en début d'année une première mouture du projet de reprise du FCGB par Joseph DaGrosa, cofondateur et dirigeant du fonds d'investissement GACP, Nicolas de Tavernost, patron du groupe M6, propriétaire du club, a fini par l'accepter. Un feu vert encore non délivré par la DNCG (Direction nationale de contrôle de gestion) mais accordé par le maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole, Alain Juppé, dont les collectivités qu'il dirige sont impliquées dans l'avenir du club dans le cadre du partenariat public privé (PPP) mis en place pour financer la construction du nouveau stade. Les groupes Vinci et Fayat, qui ont construit le futur Bordeaux Matmut, exploitant ce stade via la société SBA.

La crainte d'une évasion fiscale

C'est dans ce cadre que Matthieu Rouveyre, opposant (PS) à Alain Juppé, a mis en circulation la copie du montage financier de reprise du FCGB par le fonds GACP, pour alerter sur les risques d'évasion fiscale.

"Le repreneur américain cherche déjà à échapper à l'impôt en France", lance-t-il en préambule dans le document qui présente le montage. "Dans le cadre de la cession du Football Club des Girondins de Bordeaux (FCGB), poursuit-il, le repreneur américain, GACP, a mis au point un montage juridique complexe qui lui permettra d'échapper en partie à la fiscalité française en recourant notamment à une holding au Luxembourg, déroule l'élu. Un document du repreneur explique l'organisation économique et juridique qui encadre la cession et l'exploitation du FCGB. L'entreprise qui achètera le Club, La Dynamie SA, est bien française mais elle se trouve être la filiale d'une holding, FC Bordeaux Holdings, quant à elle domiciliée au Luxembourg."

"Le club repart dans des conditions plus favorables"

Cette préoccupation sur la fiscalité est allée de pair avec l'inquiétude des Ultras, supporteurs du club de football girondins, qui ont fait connaitre leur indignation sur les modalités de la reprise en parlant notamment d'argent sale. Des assertions auxquelles Alain Juppé a tenu à réagir lors de sa conférence de presse de rentrée.

"Je me suis toujours abstenu de m'immiscer dans le fonctionnement du club, a rappelé le président de Bordeaux Métropole, mais ce qui m'importe c'est que les garanties apportées par M6 au moment de la signature du partenariat public - privé (concernant le loyer du stade Matmut Atlantique, NDLR) soient confirmées par GACP. Tout ça est absurde. Je ne comprends pas trop cette campagne, le mot « argent sale » est grave. Le club repart dans des conditions plus favorables car la dette de 60 M€ du club envers M6 sera effacée", recadre l'élu.

Lire aussi : Immobilier, transports, football... rentrée chargée pour Alain Juppé

Exonération des dividendes et plus-values sur cession

Le montage financier mis en place pour assurer la reprise du FCGB s'articule autour d'une holding effectivement logée au Luxembourg dans une optique de défiscalisation. Il mobilise huit sociétés pour mener à bonne fin l'opération, sans compter le groupe M6 en position de vendeur. Alors ce montage, qui apparaît sur la copie du document intitulé "Description de la structure de transaction", est-il banal ou compliqué et comporte-t-il des zones d'ombre ? Pour en savoir plus, La Tribune a demandé à trois professionnels de la place financière de Bordeaux de se pencher sur ce montage.

Xavier Sennès, avocat d'affaires au cabinet bordelais Ixis, n'a aucun état d'âme concernant les avantages fiscaux offerts par le Luxembourg :

"Je travaille beaucoup pour des fonds d'investissement et j'ai déjà pratiqué ce type de montage, qui est un type de LBO classique, pas très compliqué. Si l'on simplifie, il apparaît que le rachat des Girondins de Bordeaux va passer par seulement deux sociétés : FC Bordeaux Holdings LTD, au Luxembourg, et La Dynamie SAS, en France, décompose Me Xavier Sennès. L'empilement de sociétés holding au Luxembourg, poursuit-il, ne date pas d'aujourd'hui et peut être bien plus compliqué que ça. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, le Luxembourg n'est pas un paradis fiscal. La loi luxembourgeoise permet simplement d'exonérer d'impôt tous les dividendes et plus-values issues d'une cession".

Près de 250 salariés au Football Club des Girondins de Bordeaux

Les professionnels que nous avons consultés sont tous d'accord pour dire que ce document est un schéma très synthétique, qui fait donc l'impasse sur de nombreux détails et qui a dû être extrait d'un ensemble plus large. Car ils sont tous formels sur ce point : aucun banquier ne pourrait travailler à partir d'un document aussi schématisé.

Le fonds d'investissement américain GACP LLC, localisé à Miami (Floride), qui est à la manœuvre avec son cofondateur, Joseph DaGrosa, n'avait pas les moyens financiers de mener à lui seul une opération de cette ampleur, dont le montant global devrait dépasser les 150 M€, entre le rachat du club bordelais, pour 75 M€, et son refinancement, dont le montant pourrait grimper à plus de 80 M€. Sachant que le FCGB, qui, en comptant les salariés non footballeurs, les footballeurs et le centre de formation emploie près de 250 salariés, pour un chiffre d'affaires de 61,4 M€ en 2017, est endetté à hauteur de 60 M€ auprès du groupe M6 : un passif qui sera effacé au cours de l'opération, certifie Alain Juppé.

Deux géants venus du monde des hedge fund

C'est pourquoi GACP a fait appel à deux gigantesques fonds d'investissements spéculatifs (hedge fund) localisés aux Etats-Unis : King Street Capital Management, qui selon Bloomberg détient 19,9 Md$ sous gestion, et Fortress Investment Group, qui revendique plus de 41 Md$ sous gestion. Dans le montage prévu, GACP va injecter 24 M€ au capital de FC Bordeaux Holdings LTD via deux autres filiales : la société américaine GACP Sports (actionnaire de FC Bordeaux Holdings LTD) et la filiale luxembourgeoise GACP Bordeaux Investor LTD.

De son côté King Street Capital Management va, par le biais de sa filiale luxembourgeoise LGP Investments II, injecter 20 M€ en cash au capital de FC Bordeaux Holdings LTD. De plus King Street va souscrire pour 30 M€ d'actions préférentielles (du type droit de vote double) dont on ne connaît pas encore la nature exacte. "Ainsi dans le schéma c'est King Street le principal financeur mais, du fait d'actions préférentielles, GACP garde la majorité du capital", observe Axel Champeil, PDG de la société Champeil à Bordeaux.

Du flou sur l'intervention de Fortress Investment Group

Pour autant, le montage ne s'arrête pas à King Street et Fortress Investment Group devrait jouer un rôle décisif dans l'opération en accordant à la clôture des opérations un prêt de 40 M€ au Football Club des Girondins de Bordeaux. Prêt que Fortress Investment Group doit ensuite compléter par l'ouverture d'une ligne de crédit de 55 M€ au profit du club bordelais.

Le document ne donne néanmoins aucun détail chiffré sur cette opération qui va pourtant peser lourd sur la vie du club. "Les intérêts de remboursement seront sans doute supérieurs à ceux d'une banque", admet Me Xavier Sennès.

"Fortress Investment ouvre une ligne de crédit de 55 M€ utilisable en fonction des besoins. Mais il est difficile de savoir, en lisant le document, si la dette est émise par FC Bordeaux Holdings LTD, par La Dynamie ou par le FCGB. Vu le schéma, un peu des trois mais a priori surtout La Dynamie SAS" complète Axel Champeil.

Un financier vraiment inquiet

Notre troisième témoin professionnel, qui a préféré conserver l'anonymat, ne se montre pas aussi détendu.

"J'estime de mon côté que ce schéma de montage est compliqué. Il y a beaucoup de dette dans ce dossier. Je soupçonne que si les Girondins rencontrent de nouveaux problèmes après leur rachat le club ne sera repris ni par GACP ni par King Street mais par Fortress Investment, et ce fonds ne fera pas de quartier. Le FCGB perd la garantie que lui avait accordé le groupe M6 et il me semble qu'avec cette opération la mairie de Bordeaux s'expose à de gros risques", tient à prévenir ce financier.

L'autre élément qui étonne un tant soit peu nos trois témoins, c'est le montant annoncé des frais, soit 10 M€, qui seront acquittés au titre du rachat du club à M6 Foot pour 75 M€. A quoi s'ajoutent 5 M€ d'intérêts au profit de Fortress Investment Group. Cette opération de rachat marque à coup sûr un virage dans l'histoire du club girondin.

Le cofondateur et codirigeant de Fortress rachète Aston Villa

Il n'est pas impossible non plus qu'elle prenne à terme une tournure encore plus étonnante. Tout d'abord Fortress Investment Group, basé à New-York, comme l'a relaté le groupe d'information américain Bloomberg, est passé depuis le 27 décembre 2017 - moyennant 3,3 Md$ - sous le contrôle du groupe financier japonais SoftBank, à Tokyo, qui assure que le fonds américain continuera à être indépendant. Ensuite et surtout, comme l'a également annoncé Bloomberg le 20 juillet dernier, Wes Edens, cofondateur et codirigeant de Fortress Investment Group, s'est porté à titre personnel acquéreur du club de football de Birmingham Aston Villa, en association avec le milliardaire égyptien Nassef Sawiris (dont la fortune est évaluée par Bloomberg à 6,9 Md$), moyennant 39 M$.

Rétrogradé de Premier League, (la 1re division anglaise) en Football League Championship (la 2e division), Aston Villa avait été racheté par le milliardaire chinois Tony Xia en mai 2016. Ce dernier était certain d'avoir réussi à restructurer Aston Villa avec succès quand le 26 mai 2018 le club a été battu par le Fulham Football Club (1-0), ratant ainsi son retour en Premier League. Wes Edens et Nassef Sawiris ont accepté de voler au secours de Tony Xia, qui n'a pas quitté Aston Villa, pour une somme bien plus modeste que les fonds exigés par Bordeaux.

Le club bordelais est en déficit depuis plusieurs années et les repreneurs, qui attendent des rendements élevés (c'est le propre du financement privé, du private equity), de l'ordre de 10 à 15 % par an, devraient notamment s'appuyer sur la vente de joueurs pour engranger du cash. Malgré la cession de Malcom à Barcelone pour 41 M€ cet été, il est peu probable que cette option suffise à remonter des bénéfices à court terme. Joseph DaGrosa, qui a déjà évoqué d'autres pistes, comme l'amélioration des accès au stade ou une meilleure animation, semble en être conscient. Mais il est probable aussi qu'il ait fait dans sa communication l'impasse sur le coût social prévisible de cette restructuration au sein des Girondins de Bordeaux.

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