Formation, recrutement, structuration : quels enjeux pour les entreprises du numérique ?

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David Tondellier est le délégué régional Nouvelle-Aquitaine du Fafiec, l'organisme paritaire collecteur agréé des entreprises du numérique, de l'ingénierie, du conseil, des études et de l'évènementiel
David Tondellier est le délégué régional Nouvelle-Aquitaine du Fafiec, l'organisme paritaire collecteur agréé des entreprises du numérique, de l'ingénierie, du conseil, des études et de l'évènementiel (Crédits : Agence APPA)
Formation continue, pénurie de main d'oeuvre, féminisation des effectifs, transformation numérique, structuration RH, startups : dans un entretien avec La Tribune, David Tondellier, le délégué régional du Fafiec (Fonds d'assurance formation ingénierie et conseil) en Nouvelle-Aquitaine, analyse les enjeux actuels de la filière numérique, ingénierie et conseils. Il estime au passage que "la région est en passe de combler son retard en matière de numérique" et que "les entreprises de services numériques et de conseil sont amenées à converger".

Pouvez-vous rappeler ce qu'est le Fafiec, dont les actions restent parfois méconnues des chefs d'entreprise ?

David Tondellier : Il s'agit de l'OPCA (organisme paritaire collecteur agréé) auquel cotisent toutes les entreprises du numérique, de l'ingénierie, du conseil, des études et de l'évènementiel pour financer la formation professionnelle. En Nouvelle-Aquitaine, cela représentait en 2016 près de 4.800 entreprises et plus de 36.000 emplois pour un chiffre d'affaire de 4,6 Md€. C'est une branche professionnelle qui affiche une croissance annuelle de +3,6 % pour un millier de créations de postes. 41 % des salariés de la branche exercent dans le secteur du numérique et 32 % dans l'ingénierie.

Quels sont les prestations proposées par le Fafiec aux entreprises de la branche ?

Si elle est à jour de ses cotisations Fafiec, une entreprise qui souhaite recourir à la formation continue a droit, chaque année en moyenne, à l'équivalent d'une semaine de formation pour une personne. Cela peut varier en fonction de ses effectifs et du coût de la formation choisie qui se situe en général entre 50 et 100 €/h. Les formations peuvent concerner tous les sujets liés à l'entreprise et à ses collaborateurs tant qu'elles sont certifiées. Cela peut correspondre à une demande de l'entreprise en fonction de ses besoins ou à une formation issue du catalogue Fafiec qui propose 1.000 modules de formation collective dans 80 filières métiers. Il s'agit notamment des enjeux jugés stratégiques par les partenaires sociaux tels que l'open-source, le BIM [modélisation des informations du bâtiment], la cyber-sécurité, la gestion de projet, la data science, la programmation informatique, le tutorat, la GPEC [gestion prévisionnelle des emplois et des compétences] et le développement des compétences managériales et commerciales. Les formations au RGPD [règlement général sur la protection des données] ont, par exemple, très bien fonctionné au premier semestre 2018 !

Les entreprises de votre branche font face à des difficultés de recrutement réelles et persistantes. Quel est l'état des lieux ?

Il faut être clair : les besoins de recrutements sont supérieurs à l'offre disponible ! Mais on est dans une branche où les entreprises cherchent des compétences d'un niveau élevé : les trois-quarts des offres d'emplois sont destinées à un niveau Bac +4/+5, une proportion qui dépasse 90 % dans le secteur numérique ! Et dans tous les cas, on parle, au minimum, de Bac +2. Paradoxalement, cela ne correspond pas toujours aux besoins réels des compétences puisque ce sont souvent les donneurs d'ordre qui, pour se rassurer, exigent de leurs prestataires des profils Bac +5. De notre côté, on essaye de casser cette logique et la pénurie de main d'œuvre pousse aussi les entreprises à revoir leurs critères. Elles sont bien conscientes que si elles n'ont pas la main d'œuvre, elles n'auront pas les marchés ! Aujourd'hui, les développeurs web représentent 70 % des postes proposés à l'embauche dans notre branche professionnelle.

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De quelle manière le Fafiec s'attaque-t-il à cette problématique du recrutement ?

Nous mobilisons plusieurs outils pour accompagner les entreprises. Le contrat de professionnalisation, notamment, qui connaît une belle croissance ces derniers mois avec 600 contrats signés l'an dernier au sein de notre branche professionnelle en Nouvelle-Aquitaine, soit une hausse de +50 % en trois ans ! Pour les entreprises, c'est l'un des meilleurs moyens de préempter des talents et des compétences avec des profils Bac +2/+3 et des CDI à la clef. On parle ici essentiellement de profils d'ingénieurs. Mais nous allons aussi renforcer l'alternance.

David Tondellier

David Tondellier (Crédits : Agence APPA).

Qu'en est-il des profils issus de reconversions professionnelles ?

C'est une vraie piste de recrutements pour les entreprises. La préparation opérationnelle à l'emploi individuelle ou collective est une formation pré-embauche qui cartonne dans notre branche professionnelle. Cela permet aux entreprises de services numériques [ESN] d'aller chercher des profils plus diversifiés, pas forcément diplômés et parfois plus éloignés de l'emploi. Mais ça concerne aussi beaucoup de profils Bac +2 informatique ou Bac +5 scientifique (biologistes, physiciens, mathématiciens, etc.) qui se tournent vers le numérique. Ce sont des gens qui ont tous, à un moment ou à un autre, manié des procédés algorithmiques et qui possèdent donc des bases de programmation. Les entreprises adorent ces profils qui correspondent bien à leurs besoins. Ces dispositifs d'aide à l'embauche devraient concerner autour de 460 personnes en 2018 en Nouvelle-Aquitaine.

Par ailleurs, les profils issus d'une reconversion ou ayant suivi des formations continues correspondent à des besoins très précis des entreprises qui se disputent actuellement les chefs de projet, ces couteaux suisses qui ont des compétences techniques et managériales. Je précise aussi qu'une fois entré dans une entreprise du numérique ou d'ingénierie, cette filière offre beaucoup de possibilités d'évolution professionnelle.

Les femmes ont aussi des places à prendre dans le secteur...

Oui, soyons honnêtes : le taux d'emploi des femmes est faible dans notre branche professionnelle qui compte 64 % d'hommes contre 55 % ailleurs ! Il n'y a pas de sexisme particulier mais un intérêt moindre de la part des femmes pour les métiers du numérique et de l'ingénierie. Tous les métiers de la branche souffrent d'un taux d'emploi féminin insuffisant ! Il faut intervenir dès le collège pour changer les mentalités d'autant que c'est paradoxal car tous les adolescents, filles et garçons, ont les nouvelles technologies au creux de leur main au quotidien ! Les femmes doivent se mobiliser parce qu'il y a des potentiels d'embauches très importants, avec 90 % de CDI, et parce qu'aujourd'hui, c'est très clair, les profils féminins sont recrutés de manière prioritaire. Donc je n'ai qu'une chose à leur dire : allez-y !

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Le numérique a particulièrement le vent en poupe à Bordeaux Métropole depuis quelques années. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Le numérique rassemble 41 % des salariés de notre branche professionnelle dans la région alors que c'est plus de la moitié au niveau national. J'ai le sentiment que la croissance du numérique a commencé plus tard en Nouvelle-Aquitaine et que nous comblons notre retard sur les autres territoires. Ce virage est très clairement intervenu en 2013, c'est le moment où le numérique s'est réveillé dans la région et où tout s'est accéléré ! Le taux d'entreprises néo-aquitaines ayant eu recours à des prestations d'entreprises de services numériques [ESN] est très probablement inférieur à celui d'Auvergne-Rhône-Alpes ou des Hauts-de-France. Mais ça évolue vite et d'ici dix ans l'écosystème bordelais aura pris une place importante. Il y a un cercle vertueux qui s'est enclenché.

Où en est-on de la transformation numérique de notre économie ?

Si on se projette un peu, on constate que les entreprises de tous les secteurs d'activité sont concernées par la transformation numérique, que ce soit en interne ou en externe. Cela touche aussi bien l'agriculture que le commerce ou le BTP. Ce sont des évolutions profondes qui nécessitent un accompagnement humain important au regard des impacts sur les métiers. En partenariat avec la Région Nouvelle-Aquitaine et l'Etat, nous menons une action de développement de l'emploi et des compétences des salariés du numérique. Nous travaillons avec les clusters d'entreprises de la région pour financer des formations ayant un réel effet levier. On est ici sur des sujets prospectifs et sur la transformation numérique des entreprises au sens large : à la fois pour les entreprises de services numériques (ESN) prestataires et pour leurs donneurs d'ordres. C'est-à-dire peu ou prou tous les secteurs de l'économie !

Par ailleurs pour accompagner ce mouvement de fond, il y a, d'une part, des ESN qui doivent être formées à l'accompagnement à humain et, d'autre part, des entreprises du conseil qui doivent se saisir des outils numériques si elles veulent conserver leurs marchés. A mon sens, ces deux types d'entreprises vont donc converger dans les années à venir.

David Tondellier

David Tondellier (Crédits : Agence APPA).

Quels sont les gros sujets du moment demandés par les entreprises du secteur en matière de formation ?

Notre branche a un besoin fondamental de formation continue pour suivre les évolutions techniques et technologiques. Il y a donc naturellement une forte demande pour les formations aux nouveaux langages informatiques. On constate aussi, en fonction des années, certains effets de mode. Aujourd'hui, on a beaucoup de demandes relatives à l'intelligence artificielle. Cela a été le cas auparavant pour le cloud puis le big data et la blockchain, par exemple, alors même qu'il faut en général plusieurs années avant qu'une technologie à la mode ne se traduise en termes concrets d'un point de vue économique pour les TPE et PME de la région.

Vous n'évoquez pas les enjeux de ressources humaines...

Oui parce que les problématiques de structuration RH et de fidélisation des salariés sont la dernière roue du carrosse et c'est bien dommage ! Alors que beaucoup d'entreprises du secteur connaissent des croissances fulgurantes qui soulèvent des questions prépondérantes de formation, de recrutements et de fonctionnement, elles ne s'en préoccupent pas. Elles ne se rendent pas compte que cela peut représenter un réel danger pour leur développement.

Pourtant la valorisation du parcours professionnel et la montée en compétences sont la clef pour garder et fidéliser des salariés dans un contexte très concurrentiel. La nature des projets développée est aussi un critère important. En termes de structuration RH, le Fafiec finance ainsi des prestations de conseils pour faire évoluer un individu, une équipe ou un métier au sein de l'entreprise.

Des dispositifs spécifiques aux startups sont-ils prévus ?

Ce n'est pas un terme que nous retenons dans nos dispositifs. La startup est un modèle d'entreprises particulier mais elle ne relève pas uniquement de notre branche professionnelle qui n'a d'ailleurs pas le monopole du numérique. On accompagne toutes les TPE et PME de la branche sans dissocier les startups des autres. Le Fafiec a depuis 2007 un plan d'accompagnement spécifique pour les entreprises de moins de 25 salariés connaissant une croissance très dynamique. Elles peuvent bénéficier jusqu'à 20.000 € de formation. Cela peut concerner des approches offensives pour décrocher un marché ou défensive pour se diversifier ou faire face à une évolution soudaine du marché. Ce dispositif concerne entre 25 et 30 entreprises chaque année dans la région.

Il y a aussi un effet de mode autour de la startup mais cela fait dix ans que je fais ce métier et que je croise des entreprises en très forte croissance. Certaines réussissent, d'autres non. Par ailleurs, il y a désormais tout un écosystème autour des startups avec des incubateurs, des facilitateurs et des fonds d'investissement.

La visibilité du Fafiec auprès des entreprises cotisantes est-elle suffisante ?

Des entreprises de toutes tailles viennent nous voir même si c'est vrai que trop d'entreprises ne nous connaissent pas encore. C'est une réalité, le Fafiec n'est pas assez connu ! Il y a encore trop d'entreprises qui cotisent sans savoir pourquoi et à quoi elles ont droit, en particulier les entreprises de moins de 11 salariés qui représentent plus de 85 % du total ! Néanmoins, nous faisons notre maximum : 90 % des entreprises de plus de 11 salariés ont été rencontrées au moins une fois ces dernières années et nous menons environ 350 rendez-vous par an. On est encore loin de la majorité mais on progresse ! Nous avons financé la formation de 5.000 stagiaires en 2016 dans la région.

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