"La mutation numérique des entreprises crée de nouveaux métiers propices aux freelances"

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Régis Serazin est le directeur et cofondateur du cabinet d'expertise comptable Condillac Expertise, spécialisé dans les freelances, TPE et startups.
Régis Serazin est le directeur et cofondateur du cabinet d'expertise comptable Condillac Expertise, spécialisé dans les freelances, TPE et startups. (Crédits : Agence APPA)
Essor des freelances, transformation numérique, création d'entreprise : Régis Serazin, le directeur et cofondateur du cabinet d'expertise comptable Condillac Expertise, analyse l'évolution récente de l'écosystème numérique bordelais. Les freelances et les créateurs de startups s'y sont professionnalisés depuis cinq ans, assure-t-il notamment. Entretien.

La Tribune : Vous avez cofondé Condillac Expertise en 2013. Où en est l'activité aujourd'hui ?

Régis Serazin : Nous avons créé ce cabinet avec la volonté d'adopter une approche moderne de notre métier d'expert-comptable. Nous proposons à nos clients - travailleurs en freelances, TPE et startups - des outils web et des applications mobiles pour leur gestion budgétaire et administrative quotidienne. Nous faisons également du conseil à la création d'entreprise. Notre objectif est clair : lever les freins à la création d'entreprise et simplifier au maximum la vie de l'entrepreneur.
Nous comptons désormais plusieurs centaines de clients à Bordeaux Métropole et une vingtaine de collaborateurs. Nous devrions recruter 4 à 5 comptables et consultants supplémentaires d'ici la fin de l'année.

Comment décririez-vous l'évolution de l'écosystème numérique local depuis 5 ans ?

La révolution numérique s'étend désormais à toute l'économie et à toutes les entreprises. Les services numériques, au sens large, ont permis l'apparition et l'affirmation de nouveaux métiers propices aux freelances tels qu'UX designer, UI designer, motion designer, graphiste, référenceur web, community manager, etc. Ces métiers sont très spécialisés. Les entreprises en ont besoin ponctuellement ou régulièrement sans avoir forcément les moyens, ni la nécessité de les embaucher. Cela créé donc un marché très fertile pour les freelances, que ce soit auprès des PME comme des grands groupes. Il y a aussi une forte croissance des freelances dans le domaine du conseil et des consultants RH.

Ces nouveaux freelances participent aussi, avec le télétravail et le coworking, à dessiner un modèle alternatif au salariat. S'agit-il d'un effet de mode ou d'une évolution structurelle ?

A mon sens, il y a une vraie évolution à l'œuvre dans la façon de travailler. Le management à l'ancienne évolue, permettant en général de gagner en efficacité. Globalement, les entreprises s'adaptent davantage aux contraintes personnelles de leurs salariés. En ce qui concerne le recours aux freelances et au télétravail, il y a un effet d'entraînement et les entreprises, quelle que soit leur taille, n'hésitent plus à y recourir, c'est rentré dans leurs habitudes. Cette évolution se retrouve dans tous les secteurs de l'économie et les entreprises du numérique ne sont pas forcément les plus en avance même si, de par leur nature dématérialisée, les services numériques offrent beaucoup de possibilités.

Il y a aussi clairement un aspect générationnel dans cet essor des travailleurs indépendants qui ont le plus souvent autour de la trentaine. Pour eux et pour les étudiants d'aujourd'hui, le CDI n'est plus le Graal et créer sa boîte ne fait plus peur. Être entrepreneur aujourd'hui, c'est la classe ! Ce n'était pas vrai il y a 15 ans quand faire carrière dans un grand groupe était davantage valorisé. Par ailleurs, beaucoup d'étudiants sont déjà entrepreneurs sous une forme ou sous une autre pour financer leurs études ou développer une activité annexe.

Quel est le profil des freelances qui utilisent vos services ?

La quasi-totalité ont choisi ce statut. Il y a souvent une première expérience de salarié et parfois des alternances entre salariat et freelance. Mais c'est en général l'indépendance qui l'emporte. Parallèlement, l'offre de freelances, notamment à Bordeaux, se structure avec la création de collectifs organisés. Certains freelances du numérique démissionnent de leur entreprise pour leur facturer l'équivalent d'un mi-temps tout en effectuant des prestations pour d'autres entreprises. Il y a aussi des Parisiens qui ont négocié avec leur entreprise de venir s'installer à Bordeaux avant de s'émanciper sur un modèle indépendant. Les configurations sont multiples !

Il faut cependant être attentif au risque de salariat déguisé si la logique de freelance ne vient pas du salarié mais de l'entreprise. On peut rencontrer les mêmes problématiques qu'il y a quelques années avec les recours abusifs à l'auto-entrepreneur.

Créer son entreprise est aussi devenu plus simple avec l'apparition de nouveaux outils juridiques et numériques...

Oui, les choses se sont beaucoup simplifiées. En France, par exemple, on peut créer une entreprise tout en conservant ses indemnités Pôle emploi pendant deux ans. C'est une opportunité extraordinaire ! Mais il reste malgré tout difficile d'y voir clair. Nous combinons des outils web à une approche humaine, notamment pour le choix du statut juridique. Ce choix est hyper lié à la situation professionnelle et personnelle, au modèle économique, à la rémunération, etc. La Sasu, par exemple, est à la mode mais n'est pas forcément la bonne réponse. Il faut prendre le temps de se poser les bonnes questions. Et si la meilleure solution est la micro-entreprise, qui ne nous rapportera rien, on vous la conseillera quand même !

Quel regard portez-vous sur la mode des startups qui n'épargne pas Bordeaux ?

Le nombre de startups a en effet beaucoup augmenté dans la région ces dernières années. Pour moi, une startup c'est d'abord une entreprise qui va devoir lever des fonds pour pouvoir être rentable. Dans ce cadre, on participe à notre échelle à l'accompagnement des levées de fonds. Mais la levée de fonds est souvent vue comme le Graal par les créateurs d'entreprise alors qu'en réalité cela revient avant tout à vendre sa boîte ! Il vaut mieux parfois passer par une dette bancaire pour grandir tout en gardant le contrôle.

Cela dit, les projets de création de startups à Bordeaux se sont professionnalisés depuis cinq ans. Les étudiants des écoles de commerce sont beaucoup plus mûrs dans leur rapport à la création d'entreprise et la qualité est au rendez-vous, c'est frappant !

L'écosystème bordelais, couronné par le label French Tech en 2014, a réussi à capter une poignée de grandes marques du numérique à l'instar d'Ubisoft, de Betclic et de Deezer. Bordeaux est-elle sur la bonne voie ?

Oui, la ville s'est transformée au sens propre du terme et se porte mieux qu'avant d'un point de vue économique, en particulier dans le numérique. Beaucoup de structures publiques et privées d'accompagnement d'entreprises ont été lancées et fonctionnent bien. Mais Bordeaux n'est pas Paris non plus, il ne faut pas se voir trop beau ! D'autant, que tout n'est pas parfait : les prix de l'immobilier restent une contrainte très forte et posent de vraies questions aux entreprises en croissance qui ont besoin de locaux évolutifs. Cela explique en partie l'explosion de l'offre de coworking et de bureaux partagés sur le modèle du "flex office" avec une surface et une durée d'engagement facilement modulables.

Un autre bémol concerne les investisseurs régionaux. La région fait un gros travail mais a tendance à se concentrer uniquement sur l'innovation tandis que les investisseurs privés, qu'il s'agisse de business angels ou de fonds d'investissement, manquent encore à l'appel ! Dès qu'une startup bordelaise lève des fonds au-delà d'un certain montant, elle doit aller les chercher à Paris.

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