L’Arche, Cosme, Digital Village : quand les freelances de Bordeaux jouent collectif

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Soana Vegi et Jean-Baptiste Vegi, les deux fondateurs de l'Arche, à Bordeaux.
Soana Vegi et Jean-Baptiste Vegi, les deux fondateurs de l'Arche, à Bordeaux. (Crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)
Deux collectifs de freelances, Cosme et l'Arche, viennent de voir le jour à Bordeaux. Révélateurs du "travailler autrement", ils suivent les traces du Digital village créé en 2016 et apportent visibilité, crédibilité et stabilité aux travailleurs indépendants de la communication et du numérique. Ces structures souples s'appuient sur le coworking et séduisent leurs clients avec une promesse de sur-mesure.

Qu'ils soient réunis au sein d'une "arche", d'un "village" ou d'un "vaisseau spatial", ces freelances, qui ne sont pas encore trentenaires, ne manquent pas d'esprit d'initiative, ni de sens du collectif. Leur objectif, aussi simple qu'ambitieux, est de réunir le meilleur de deux mondes : la liberté et la flexibilité des freelances - pour travailleurs indépendants (*) - et la stabilité et la visibilité des entreprises.

Si le portage juridique et le champ d'activités varient d'une structure à l'autre, toutes fonctionnent sur la même logique : plusieurs travailleurs indépendants s'associent pour mettre en commun clients et compétences ; former des équipes ah hoc en fonction des commandes et se décharger des tâches administratives. « Nos freelances ont des compétences complémentaires et s'entraident pour se développer ensemble. L'Arche prend en charge toute la gestion administrative, ce qui permet de redonner aux profils créatifs jusqu'à 40 % de leur temps », explique Soana Vegi, 22 ans, la confondatrice de l'Arche, avec son frère Jean-Baptiste Vegi, 28 ans, alias Soane Patita. Ce collectif créé le 1er mars est installé aux Chartrons et compte dix membres -  chef de projet, directeur artistique, graphiste, stratégie média, développement web,  e-commerce, communication, etc. - auxquels s'ajoutent 450 freelances du groupe Facebook de l'Arche.

 Coworking et outils numériques

"Les freelances ont besoin d'un esprit collaboratif et d'entraide sans mauvaise concurrence. Mais un collectif, sans pilote, ça ne fonctionne pas", considère pour sa part Pauline Trequesser, 30 ans, qui a créé début mars le collectif Cosme dans les domaines de la communication, du web et de l'événementiel. « Cosme c'est un bel annuaire de freelances, dont le statut est assumé et choisi, qui fonctionne sur la compétence et la confiance », détaille la jeune entrepreneure dont l'EURL pourra s'appuyer sur un groupe Facebook réunissant près de 800 freelances bordelais.

Cosme se rémunère via un apport d'affaires de 10 % et compte aujourd'hui quatre membres : un développeur web, un illustrateur, un motion designer et un chargé d'évènementiel. Chacun travaille de chez lui ou depuis un espace de coworking. "Nous sommes compétitifs parce que nous sommes flexibles et que nous ne vendons que ce dont le client a besoin", affirme Pauline Trequesser, qui est installée chez Startway. "Je veux que les freelances de Cosme restent indépendants, puissent travailler avec d'autres personnes et refuser des projets qui ne leur plaisent pas !", insiste la pilote de Cosme et du blog Vélo-boulot-Bordeaux dédié aux espaces de coworking.

"Notre plus grande différence avec Cosme, c'est que nous apportons beaucoup d'importance au fait d'avoir un local pour nous réunir, créer la proximité d'équipe et asseoir notre crédibilité vis-à-vis du client", observe Jean-Baptiste Vegi qui voit déjà plus grand. L'Arche est pour l'instant une association loi 1901 mais elle a déjà été repérée par le cabinet parisien Audalom qui envisage d'y investir pour dupliquer le modèle à Paris en 2018 et Nice en 2019. Un espace en ligne dédié aux freelances est aussi dans les tuyaux.

Une certaine maturité économique

La trajectoire promise à l'Arche a déjà été empruntée avec succès par le Digital Village, créé fin 2015 à Paris puis au printemps 2016 à Bordeaux pour "accompagner le changement des modes de travail". Cette SAS est adossée à une association locale qui porte le lieu de coworking bordelais installé rue Judaïque et peuplé de 15 "villageois" (et quatre chats) qui sont développeurs, UX designers, directeurs artistiques, graphistes 3D, intégrateurs web, etc. A l'instar de l'Arche, le Village marche sur deux jambes, "un collectif de freelances aux profils compatibles et complémentaires et un lieu de coworking pour se connaître et travailler ensemble", explique Shirley Jagle, 28 ans, qui dirige son agence de création artistique Kairos tout en assumant les fonctions de "maire" du Village. Et elle voit d'un très bon œil l'éclosion de Cosme et de l'Arche :

"C'est bien que d'autres collectifs se créent ! D'abord parce que ça valide nos choix et qu'on se sent moins seuls. Ensuite parce que cela montre que le marché bordelais a atteint une certaine maturité économique et pourra répondre aux attentes des grandes entreprises qui s'installent à Bordeaux. La concurrence est saine et nous impose d'être au niveau. Et avec Cosme, il y a une forte complémentarité entre nos savoir-faire de production et leur profil plus évènementiel et communication."

Une menace pour les acteurs traditionnels ?

Illustration de cette maturité économique, l'agence de relations presse Initiale, créée par Anne-Laure Marin, 29 ans, en février, sous la forme d'une SASU : "Je travaille seule ou en mode équipe-projet avec des freelances que je connais, notamment des graphistes, en fonction de besoins du client." Son vivier de recrutement c'est le Coolworking, où elle est installée à mi-temps. "A ce stade, il n'y a pas de collectif formalisé. C'est important de conserver cette souplesse", poursuit Anne-Laure Marin qui estime que ces nouvelles organisations permettent aux freelances de prendre leur juste place :

"Je ne vois pas ça comme une concurrence aux agences de communication plus traditionnelles qui, de toute façon, font déjà appel, en marque blanche, à des freelances parce qu'ils sont reconnus pour leur compétence et leur créativité. Les freelances n'ont plus de complexe par rapport à leur savoir-faire et la qualité de leur prestation."

Compétitifs mais en aucun cas low-cost : c'est en effet le créneau de ces collectifs d'indépendants quand il s'agit de qualifier les tarifs de leurs prestations. "Nous ciblons d'abord les PME et TPE avec des tarifs plus souples et plus transparents calés sur ceux des freelances tout en offrant une garantie de qualité", affirme Jean-Baptiste Vegi, qui ambitionne de faire de l'arche une forme de label qualitatif. "Nous n'avons aucun intérêt à tirer les prix vers le bas d'autant plus que nous pouvons faire la différence sur la qualité et la créativité", abonde Pauline Trequesser.

Une analyse également partagée par Shirley Jagle alors que le Village bordelais a généré autour de 200.000 € de chiffre d'affaires en deux ans : "Je ne dirais pas que nous sommes moins chers. Nous sommes probablement plus agiles mais les deux modèles sont complémentaires et voués à coexister. Je pense que d'ici 5 ans on aura dans nos métiers 60 % d'agences et 40 % de freelances et collectifs de freelances." Quoi qu'il en soit, ce dynamisme devrait faire bouger les lignes au profit du "travailler autrement", considère Soana Vegi :

"Le freelance ne remplacera pas le salariat mais il propose une vraie alternative qui est entrée dans les mentalités. De la même manière, les collectifs ne cherchent à écraser personne mais ils amèneront peut-être les agences à faire évoluer leur fonctionnement pour proposer un modèle plus rassurant à la fois pour les freelances et pour leurs clients."

D'autant que ces nouvelles structures permettent aussi d'avancer sur les services proposés aux freelances. Le Digital village se rémunère ainsi via une commission de 15 % qui correspond à l'usage de la marque, des outils de facturation et d'une assurance dédiée qui garantit notamment au freelance d'être payé. "Nous travaillons avec les banques et assurances pour développer des produits spécifiques", indique Shirley Jagle. Une piste également suivie du côté de l'Arche et de la récente association Comet, qui fédère les espaces de coworking de la métropole.

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(*) Une étude de Malt et Ouishare réalisée l'an dernier donne la définition suivante : "Les freelances sont des travailleurs indépendants qualifiés - consultants, graphistes, designers et développeurs informatiques, etc... - qui choisissent de se mettre à leur compte, sans employer d'autres personnes. Ces travailleurs indépendants n'ont pas nécessairement de fonds de commerce, d'agrément, d'actif immobilisé ou de licence permettant d'exercer une profession réglementée."

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