Coworking : "Les espaces les plus petits doivent se poser de vraies questions stratégiques"

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Eric Deup, le président de Comet et gérant de La Couveuse à films, et Eric San Augustin, vice-président de Comet et gérant de Wigi coworking.
Eric Deup, le président de Comet et gérant de La Couveuse à films, et Eric San Augustin, vice-président de Comet et gérant de Wigi coworking. (Crédits : Agence APPA)
Plus d'une vingtaine de lieux de travail partagé à Bordeaux Métropole viennent de créer l'association Comet (coworkings métropolitains) pour favoriser les échanges entre gestionnaires d'espaces et coworkers. Eric Deup, le président et gérant de La Couveuse à films, et Eric San Augustin, le vice-président et gérant de Wigi coworking, présentent les objectifs de Comet et reviennent sur le modèle économique du coworking et les risques de surchauffe du marché bordelais. Simple effet de mode ou vrai mouvement de fond dans le monde du travail ? Entretien croisé.

Pourquoi créer l'association Comet ?

Eric San Augustin : La démarche remonte aux Coworking day organisé à Darwin en juin 2017 pour échanger sur tous ces nouveaux lieux qui permettent de travailler autrement : coworkings, tiers-lieux, fablabs, working cafés, incubateurs, etc. A Bordeaux, comme ailleurs, il y a une explosion du coworking depuis trois ou quatre ans et qui s'accélère depuis 18 mois. Cela entraîne la création de nouveaux métiers liés à la gestion de ces lieux, on parle « d'animateurs d'espaces », qui attirent beaucoup de profils issus de l'hôtellerie puisque la notion de service est omniprésente dans un coworking. L'objectif de Comet est donc de créer un réseau métropolitain pour permettre aux gestionnaires de coworking de la métropole bordelaise, mais aussi aux coworkers qui le souhaitent, de partager leurs expériences et de collaborer.

Eric Deup : Les statuts de l'association contiennent trois axes principaux. Le premier c'est une mission de communication et de représentation auprès des pouvoirs publics mais aussi d'interlocuteurs commerciaux tels que les banques ou les mutuelles par exemple. Le deuxième c'est de devenir un centre de ressources, de partage d'informations et d'expériences, notamment sur les plans pratique, juridique et comptable. Enfin, le troisième concerne nos valeurs qui seront formalisée dans une charte d'ici l'automne autour des notions d'accueil, de bienveillance et de co-business. Chaque adhérent devra signer cette charte et partager ces valeurs.

Combien l'association compte-t-elle d'adhérents aujourd'hui ?

ED : 23 lieux sont déjà représentés au sein de Comet quelques semaines après sa création officielle le 7 mars dernier. Nous organiserons un évènement de présentation fin juin. Les adhérents peuvent être des personnes physiques ou morales, y compris des coworkers, mais il n'y a qu'un seul droit de vote par lieu de coworking pour garantir un dialogue d'égal à égal entre les membres. Je crois que l'on compte désormais une soixantaine de lieux de coworking sur la métropole. A terme, tous ceux qui partagent nos valeurs pourront rejoindre l'association qui n'est pas une organisation professionnelle, ni un lobby ! Comet a vocation à représenter ses membres, pas tous les coworkings.

Chaque semaine ou presque, un nouvel espace de coworking ouvre dans l'agglomération bordelaise. N'y-a-t-il pas un risque de surchauffe et de saturation du marché ?

ED : Je pense que ce dynamisme à Bordeaux correspond au tissu économique local qui est fait d'indépendants, de petites boîtes, de PME, de startups. Est-ce qu'il y a une bulle ? Pas forcément. Mais, personnellement, je suis convaincu qu'à un moment, il y aura un tri à l'image de ce que l'on a connu il y a une quinzaine d'année avec les cybercafés qui se sont multipliés avant de disparaître aussi vite. Il y aura tôt ou tard  un effet mécanique de réajustement du marché.

ESA : A titre personnel, j'ai lâché ma carrière professionnelle pour me lancer dans la gestion d'un coworking et j'envisage d'ouvrir un deuxième espace cet été. Donc je crois à ce modèle. En revanche, je pense effectivement qu'il y a un risque de surchauffe à deux niveaux. Le premier concerne les lieux qui ont ouvert uniquement par effet de mode tandis que le second est lié à l'arrivée sur le marché du coworking de très gros poissons tels que Bouygues Immobilier, AccorHotels, La Poste, etc. Il y a un réel danger de voir les petites structures se faire racheter, absorber ou écraser par des chaînes de coworking qui s'appuient sur des grands groupes et des économies d'échelles.

Comment les petits coworkings indépendants peuvent-ils se défendre face à l'arrivée d'espaces géants proposant plusieurs dizaines voire centaines de postes de travail ?

ESA : Les espaces les plus petits doivent se poser de vraies questions stratégiques. En dessous de 400, 500 ou 600 m2, c'est vraiment très compliqué d'être à la fois attractif et rentable. Mais ces lieux ont une autre carte à jouer : ils doivent travailleur sur leur identité, leur projet, leur marque et sur les qualités de leurs coworkers. Je le dis souvent : ce sont les coworkers qui font l'attractivité e la convivialité d'un coworking ! Ce n'est pas le trio bureau / ping-pong / machine à café... Cela dit les grands groupes arriveront avec leurs propres outils de convivialité plus ou moins artificielle qui correspondra probablement à une demande, notamment d'entreprises cherchant des bureaux fermés pour leurs équipes plus que du coworking.

ED : Pour respecter à la fois l'esprit du coworking et l'impératif de rentabilité, il y a une notion de taille évidente tout en étant très difficilement quantifiable. En dessous d'un certain seuil on n'est pas rentable et au-delà d'une certaine taille l'esprit d'entraide et de partage disparaît. Mais il y a aussi des cas particuliers. A la Couveuse à films, par exemple, il n'y a que dix coworkers parce que l'identité et l'activité sont clairement définies autour de la production audiovisuelle. Il y a dix métiers représentés qui sont complémentaires et sans concurrence. Je refuse des gens tous les jours parce que cela ne correspond pas à la logique du lieu.

Malgré cette effervescence autour du coworking, est-il possible d'en vivre, voire de salarier une ou plusieurs personnes ?

ED : Honnêtement, c'est très compliqué ! Moi je ne vis pas du coworking. Les loyers des coworkers payent le lieu et les charges mais je vis grâce à mon métier de producteur et de prestataire technique. Cependant, le coworking est un important apporteur de business tant pour moi que pour les autres coworkers ! Et tout cela fait partie du modèle économique global.

ESA : En ce qui me concerne, je suis locataire du lieu alors que la logique économique voudrait que le gérant du coworking soit propriétaire des murs. 2017 a été une année d'investissement et 2018 sera une année de retour sur investissement et de l'ouverture d'un second lieu dont je serai, cette fois, propriétaire. A terme, j'espère me payer sous formes de petits salaires ou de dividendes mais cela nécessitera peut-être l'ouverture d'un troisième lieu. Au-delà, ça devient ingérable.

Malgré la multiplication des ouvertures et des projets d'ouverture à Bordeaux, les lieux font toujours le plein et le marché local ne semble pas encore saturé. On est encore en haut de la vague ?

ESA : Oui et espérons que cela dure le plus longtemps possible. La forte croissance des espaces disponibles peut tirer les prix vers le bas mais cela peut aussi tirer tout le monde vers le haut en répondant aux différents segments de marché. Certains coworkings récents s'adressent ainsi clairement à une clientèle haut-de-gamme. Mais la concurrence existe, c'est évident. Il ne faut pas en avoir peur et chacun doit arriver à se démarquer. Pour l'instant la demande est là et c'est toujours positif d'échanger entre nous.

ED : Et face à la concurrence, Comet a aussi vocation à favoriser les échanges parce qu'en tant que gérant de coworking, on est souvent seul face à beaucoup de problématiques. Et, à terme, l'association pourrait aussi jouer le rôle d'un comité d'entreprise pour les coworkings et les coworkers en optimisant les disponibilités, en négociant des tarifs auprès des banques et mutuelles, en mutualisant des frais juridiques et comptables, ou en créant une plateforme de réservations communes, etc... Cela permettra aussi d'amortir le choc pour les petits coworkings en cas de coup dur.

Il n'y a donc pas de risque que tous ces lieux de coworking se transforment en bureaux vides d'ici quelques mois ?

ED : Sincèrement, je crois que cette tendance répond à un mouvement de fond dans la manière de travailler. Après les freelances et les startups puis les entreprises et les grands groupes, c'est désormais les administrations et les collectivités locales qui se convertissent au télétravail et aux espaces partagés. La demande va donc continuer à être forte. On a le sentiment de participer à une vraie évolution du marché du travail et du rapport de chacun au travail et c'est ce qui fait que ce métier est exaltant !

ESA : Ces nouveaux télétravailleurs seront la 2e vague du coworking. D'autant qu'il y a une réelle attractivité : une journée en coworking est toujours plus productive qu'une journée seul chez soi parce qu'il y a un réel effet d'entraide. On voit des artisans qui décident de s'installer en coworking et de plus en plus d'entreprises, petites ou grandes, bordelaises ou parisiennes, sont à la recherche de bureaux à partager. C'est un nouveau rapport au travail, plus souple et plus mature, qui émerge et s'affirme avec davantage de libertés pour les salariés ce qui aboutit à des gens plus souriants et plus ouverts. Je crois que la France rattrape son retard en la matière et c'est une bonne chose.

ED : D'ailleurs on sent un basculement depuis un an dans le regard que portent nos interlocuteurs sur le modèle économique du coworking et son attractivité : désormais les banquiers et les agents immobiliers comprennent de quoi on parle et sont prêts à nous soutenir !

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Les membres du bureau de Comet

Comet

Cinq des huit membres du conseil d'administration de Comet de gauche à droite : Jean-Pierre Brossard, Christiaan Weiler, Eric Deup, président, Eric San Augustin, vice-président, et Adrien Montiel (Crédits : Agence APPA).

Le comité d'administration de Comet a élu le 14 mars dernier le premier bureau de l'association:

  • Eric Deup, président - La Couveuse à films
  • Eric San Augustin, vice-président - Wigi coworking
  • Clélie Albert, trésorière - La Ruche Bordeaux
  • Christiaan Weiler, secrétaire - architecte, a.m.o, développement territorial
  • Jean-Pierre Brossard, vice-secrétaire - consultant Europe & coopération

Un représentant des coworkers métropolitains reste à élire. Les candidatures sont à adresser à [email protected].

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