"L'économie transfilières offre un océan d'opportunités en Nouvelle-Aquitaine"

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Jean-Michel Gautheron, consultant RH et enseignant à Kedge Business School, a présidé la section Veille et prospective du CESER de Nouvelle-Aquitaine de 2013 à 2017.
Jean-Michel Gautheron, consultant RH et enseignant à Kedge Business School, a présidé la section "Veille et prospective" du CESER de Nouvelle-Aquitaine de 2013 à 2017. (Crédits : JM Gautheron)
"Nous ne croyons plus au talent individuel comme facteur clef de succès. Nous misons plutôt sur l'intelligence collective et la capacité à travailler ensemble", affirme Jean-Michel Gautheron, le président, sur le départ, de la section "Veille et prospective" du Conseil économique, social et environnemental régional (CESER). Celle-ci a publié fin 2017 un rapport sur "L'économie transfilière en Nouvelle-Aquitaine" qui appelle à rompre avec les logiques de silo à tous les niveaux. Industriels, donneurs d'ordres, sous-traitants, universités, chercheurs, agriculteurs, startups : tous ont intérêt à croiser leurs expériences pour innover ensemble.

A la lumière des récents travaux du CESER sur le sujet, pourquoi développer une économie orientée vers les échanges transfilières ?

Jean-Michel Gautheron : "Traditionnellement, l'économie néo-aquitaine s'est structurée autour de filières bien identifiées comme l'aéronautique ou l'agroalimentaire. Mais on arrive aujourd'hui au bout de cette logique puisque certaines filières ont besoin de trouver de nouveaux débouchés et donc de pivoter vers de nouvelles activités. Prenons l'exemple de l'aéronautique qui n'est plus portée par des projets de nouveaux avions et qui a donc décidé de s'ouvrir à d'autres secteurs a priori éloignés de son cœur de métier. Cela a permis d'irriguer le domaine de l'e-santé, en termes de fiabilité et d'exigence de sécurité, le nautisme, en termes de matériau et de savoir-faire, ou encore l'automobile, sur les questions d'aérodynamisme et d'équipements de bord.

Les filières industrielles et économiques doivent toutes trouver des relais de croissance et chercher de nouveaux marchés et débouchés. Nous préconisons de le faire sans attendre d'y être contraints par des difficultés économiques. Cela suppose de sortir d'une logique de silo pour s'intéresser à ce que font d'autres entreprises dans d'autres secteurs. D'autant que les progrès technologiques et la robotisation démultiplient les possibilités de transversalité, de fertilisations croisées, de co-production. L'un des acteurs emblématiques de cette stratégie, c'est le Californien Tesla. Energie, automobile, aérospatiale avec SpaceX : son activité est par nature transfilières, elle n'est pas liée à un métier clairement identifié."

Quelles sont les traductions concrètes de cette approche en Nouvelle-Aquitaine ?

"La logique transfilières porte un enjeu sociétal très fort. L'objectif est aussi d'éviter qu'une filière entière se retrouve en panne, pour telle ou telle raison conjoncturelle ou structurelle. Concrètement, cela se traduit par davantage de compétences transversales et un éclatement et une diversification de la chaîne de valeur pour éviter qu'un sous-traitant local ne soit dépendant d'un seul donneur d'ordre lié à une seule filière.

Prenons l'exemple de la région de Nontron, en Dordogne, qui a réussi à cristalliser un pôle d'activités autour du luxe avec Hermès, Repetto et CWD. Cela a entraîné l'arrivée d'artistes, de galeries d'art et d'un pôle de formation dédié mais ça a aussi relancé les savoir-faire dans le domaine du cuir et ouvert de nouveaux débouchés aux exploitants bovins locaux. On est en plein dans le transfilières ! Dans un tout autre domaine, la Route des lasers, autour de Pessac, a irrigué de nombreux domaines dont la chirurgie dentaire, l'optique, la numérisation de documents ou encore la "goal line technology".

Enfin, il y a aussi un enjeu territorial qui doit permettre de raccrocher au développement économique métropolitain certains territoires infra-régionaux qui n'ont pas la taille critique pour être dotés d'une filière. Il faut réussir à leur confier une partie du sourcing, de la logistique, etc. Cela rejoint pleinement les préoccupations de l'économie circulaire. En Nouvelle-Aquitaine, il est particulièrement important de mieux répartir la richesse sur tous les territoires."

Dans un monde toujours plus technique et complexe, vous préconisez de "dé-spécialiser" les compétences. Pourquoi ?

"C'est d'abord un enjeu d'employabilité : quand on est trop dédié à des compétences très pointues, ça peut être dangereux car elles peuvent être frappées d'obsolescence plus vite qu'on ne le croit. Il faut pouvoir rebondir. D'autant que ce phénomène ne pourra que s'accélérer avec la transformation numérique, la robotisation et l'intelligence artificielle. Il y a un sujet majeur de formation.

L'idée est aussi de jouer collectif : nous ne croyons plus au talent individuel comme facteur clef de succès. Nous misons plutôt sur l'intelligence collective, sur la capacité à se parler, à travailler ensemble, à co-produire et à être co-responsables. C'est aussi un phénomène générationnel. Les entrepreneurs plus jeunes sont beaucoup plus ouverts à l'innovation partagée, "l'open innovation". Ils sont conscients qu'ils sont en concurrence mais qu'ils ont aussi beaucoup à gagner en échangeant et en collaborant sur tel ou tel sujet."

Comment les collectivités locales peuvent-elles favoriser cette logique transfilière ?

"Le principal vecteur est l'université, la formation, les structures de R&D qui ont vocation, par nature, à être transverses. En recherche fondamentale ou appliquée, on ne trouve pas toujours ce que l'on cherche. Et tant mieux ! Les collectivités doivent donc stimuler les possibilités de se rencontrer et de travailler ensemble. Il faut encourager les tiers-lieux, les "fab lab", les "living lab", les espaces de co-working, les démarches comme celle de Darwin, à Bordeaux.

Plus que par des échanges entre entreprises ou entre structures, ces interactions sont le fruit de relations entre des personnes. Ce sont des relations humaines qui sont impossibles à modéliser et qui n'offrent aucune garantie de succès. L'idée est d'installer un terreau favorable à la fertilisation croisée avec une permission d'échouer assumée. Il faut valoriser les retours d'expériences réussies qui sont parfois nées d'échanges informels au détour d'un colloque ou d'un café."

Les élus locaux ont-ils conscience de ces enjeux ?

"Oui mais c'est une approche déstabilisante pour le pouvoir politique qui est traditionnellement plus rassuré par la structuration d'une filière clairement identifiée et tangible avec un nom et des bâtiments à inaugurer. L'autre obstacle au développement du transfilières est que le retour sur investissement est largement incertain. On peut favoriser des échanges sans qu'il n'en ressorte rien à l'arrivée. Mais nous restons convaincus qu'il s'agit d'un vrai gisement de richesse économique, sociale et humaine.

En Nouvelle-Aquitaine, de par ses compétences et son périmètre, la région est la plus pertinente pour être le chef de file du transfilières. Il y a encore beaucoup de progrès à faire partout pour tisser des liens entre les universités, les entreprises, les pôles de compétitivité, etc. Les sciences dures et les sciences humaines doivent échanger davantage : il y a un océan d'opportunités à saisir !"

"Le transfilières en Nouvelle-Aquitaine" (Ceser Nouvelle-Aquitaine, novembre 2017)

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