Vols Zéro-G : les secrets du “business” Novespace

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Dans un contexte de réduction des budgets des agences spatiales, le modèle économique de Novespace passe en partie par sa capacité à continuer de remplir ses vols de découverte de l'apesanteur pour le grand public.
Dans un contexte de réduction des budgets des agences spatiales, le modèle économique de Novespace passe en partie par sa capacité à continuer de remplir ses vols de découverte de l'apesanteur pour le grand public. (Crédits : Pascal Rabiller)
Filiale du Cnes (Centre national d’études spatiales), Novespace est connue pour ses vols paraboliques permettant à des scientifiques et des ingénieurs de réaliser des expériences et des tests en apesanteur. La société basée à Mérignac (Gironde) a su construire son modèle économique en mixant vocation scientifique et “tourisme” de l’apesanteur. Explications de Thierry Gharib, son directeur général.

Dans le monde, ils sont très peu d'acteurs sur le marché de la micro apesanteur qu'occupe Novespace,  filiale du Cnes créée en 1986. A peine trois ou quatre, si l'on compte un acteur russe, très discret, une société américaine... actuellement clouée au sol pour des soucis techniques et un projet suisse... qui tarde à décoller.
Novespace, PME de 10 salariés, est bien installée, elle, sur ce marché de niche. Basée en bord de piste de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac, Novespace a réussi à bâtir un modèle économique qui, jusqu'à aujourd'hui, lui a évité, c'est un paradoxe, tous les trous d'air de l'économie et des tensions budgétaires qui s'imposent, notamment, aux agences spatiales, ses principaux clients historiques.
Un modèle qui lui a même permis, en 2014, de faire l'acquisition d'un nouvel avion zéro-G sans demander au Cnes une augmentation de son budget pour cette activité.

Entre 6 et 7 M€ de chiffre d'affaires annuel

"Certes nous avons fait une excellente affaire, explique Thierry Gharib, directeur général de Novespace, mais si nous avons réussi à financer, pour 2,5 M€, cet achat auprès de l'Allemagne, d'un A310 gouvernemental qui n'avait réalisé que 7.000 cycles de vols seulement, nous le devons aux 10 % de budget supplémentaire que nous apportent les vols ouverts au grand public depuis 2012."
Le financement de l'avion, de sa maintenance et du fonctionnement de la structure sont donc entièrement assumés par Novespace grâce au caractère dual de son activité.
"Aujourd'hui, nous réalisons entre 6 et 7 M€ de chiffres d'affaires annuel, et si nous sommes une filiale qui ne représente pas un poste de coût en augmentation pour le Cnes, nous le devons aussi à l'ouverture de notre activité aux grand public", assure Thierry Gharib.

Le grand public flotte, les agences spatiales récoltent

Une ouverture qu'il a fallu expliquer. "Nous avions pour vocation unique de servir les scientifiques et les ingénieurs des agences spatiales. Du coup, notre décision d'ouverture de vols Zéro-G pour le grand public et les entreprises n'a pas toujours été bien comprise. Mais les arguments financiers ont fait mouche."
Dans un contexte de réduction des budgets des agences spatiales européennes, l'ouverture des vols paraboliques au grand public a eu un impact positif immédiat sur les finances des agences spatiales notamment. "Un vol grand public, avec 40 personnes à bord, rapporte 200.000 € HT. Sur cette somme, 70.000 € vont directement vers les agences spatiales et diminuent, de fait, les coûts des campagnes qu'elles organisent elles-mêmes", explique Thierry Gharib.
Un argument qui n'était sans doute pas de trop pour convaincre les clients historiques.
En effet, si l'activité "grand public" fait l'objet de beaucoup d'attention, car elle conditionne une partie du modèle économique de Novespace mais aussi, on l'a vu, des programmes de recherche des agences spatiales européennes, à commencer par ceux du Cnes, il a quand même fallu expliquer aux comptables des agences spatiales pourquoi il y avait une très nette différence entre les tarifs proposés au grand public et les tarifs qui leurs sont imposés... "C'est vrai qu'entre un vol commercialisé 5.000 euros HT par personne et un vol scientifique vendu globalement entre 1,4 et 1,5 M€ la différence peut surprendre mais il n'y a rien de comparable entre les deux opérations. Les vols scientifiques comportent, en réalité, 3 vols distincts avec 30 paraboles réalisées à chaque fois... ils mobilisent des personnels et des matériels de très haut niveau au service des clients chercheurs, scientifiques et de leurs expériences à bord... Cela justifie très largement l'écart."

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Avis aux candidats aux sensations et aux émotions fortes

Des places à prendre pour le vol de décembre

Au moment du lancement de ces vols "grand public", son carnet de réservation était plein et la liste d'attente était longue.
Cette année, Novespace organise 6 vols : 3 ont déjà été effectués, les 2 prochains (septembre et novembre) affichent complet, mais il reste encore de la place pour le vol de décembre.

"Dès le lancement de ce produit nous avons vu venir à nous les passionnés de l'espace et de l'aéronautique. Des gens de tous les profils, artisans, retraités, chefs d'entreprise, hommes d'affaires... certains ont des moyens énormes, d'autres ont arrêté de fumer pour s'offrir le billet... Nous avons volontairement limité le nombre de vols de découverte à six par an pour que notre modèle économique soit pertinent. D'abord parce qu'un vol parabolique est équivalent à 50 cycles et que, de fait, la maintenance de l'avion, qui mobilise 1 à 2 M€ de budget annuel, doit suivre, et qu'il nous faut maintenir notre A310 pendant vingt ans environ, et aussi parce que nous savions qu'une fois passée la vague des passionnés, nous allions avoir plus de mal à remplir les avions. Aujourd'hui, nous y sommes et nous devons apprendre à séduire des publics différents pour nos vols découverte."

A la conquête (d'une autre partie) de l'espèce

Un travail déjà entamé puisque, pour la première fois, dans quinze jours, c'est une université, celle de Zurich, qui s'offrira l'apesanteur version Novespace.

"Nous devons élargir notre public, attirer les amateurs de nouvelles sensations. Je ne dois pas dire sensations fortes car, en fait, l'apesanteur, c'est d'abord et avant tout une sensation de plénitude. Un souvenir qui nous habite ensuite toute notre vie. C'est cela qu'il nous faut commercialiser désormais auprès d'un public beaucoup plus large que celui des passionnés de la première heure... même si certains sont déjà revenus trois fois !"


Cette conquête de cette partie de l'espèce qui n'est pas la plus passionnée de l'aéronautique et du spatial passe par plus de communication, d'explications.

"Nous devons  faire des efforts marketing, établir plus de partenariats, comme c'est le cas avec l'université suisse de Zurich. S'il est difficile de trouver des cibles différentes pour les vols paraboliques nous lançons des idées, étudions des pistes intéressantes. Il est trop tôt pour en parler, mais nous sommes en train de finaliser un accord qui pourrait bien nous ouvrir à un public très différent de celui que nous avons l'habitude de recevoir...", glisse le DG de Novespace.

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Vue de la chambre d'expériences en apesanteur de l'A310 Zéro-G

Si elle ne souhaite pas forcément augmenter le nombre de vols "découverte", mais plutôt assurer un taux de remplissage maximum,  Novespace entend néanmoins développer son activité scientifique. "Nous avons la possibilité de développer nos prestations pour les vols scientifiques, s'il le faut, nous développerons l'emploi sur notre base bordelaise", assure Thierry Gharib.
Pour le moment Novespace emploie à l'année 10 personnes mais voit son personnel atteindre une trentaine de personnes pendant les campagnes de vols scientifiques, "les pilotes, des pilotes de chasse ou d'essai, les personnels de bord ou de piste ont tous une autre activité en dehors de Novespace. Nous les mobilisons une trentaine de jours par an. Ils interviennent en tant que sous-traitants pour Novespace", explique le directeur général.
Une situation qui pourrait évoluer, mais cette fois via des activités liées aux futurs vols suborbitaux. En effet, la direction de Novespace, forte de son expérience de l'apesanteur acquises au cours de son histoire, a proposé ses compétences techniques à plusieurs acteurs qui se disent candidats à ce que l'on pourrait qualifier de "tourisme spatial".

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