L'agriculture menacée par un choc démographique inédit en Nouvelle-Aquitaine (1/4)

ANALYSE. Une crise inédite menace la région et le pays. D'ici dix ans, 40 % des agriculteurs de moins de 62 ans auront atteint l'âge légal de départ à la retraite en Nouvelle-Aquitaine. Comment alors opérer le renouvellement de la profession ? Entre les toutes nouvelles aspirations à un retour à la terre, les transmissions non-anticipées et les entraves subies par les agricultrices, le système ne paraît pas prêt pour relever le défi. Les clefs de cette équation insoluble en infographies.
Un véritable choc démographique : 40 % des agriculteurs actifs seront en âge de partir à la retraite dans dix ans en Nouvelle-Aquitaine.
Un véritable choc démographique : 40 % des agriculteurs actifs seront en âge de partir à la retraite dans dix ans en Nouvelle-Aquitaine. (Crédits : Reuters)

Marre ! Voilà que les représentants du monde agricole n'acceptent plus d'être mis en lumière une seule fois par campagne présidentielle, durant la messe du salon de l'agriculture. "Moi, j'en ai assez d'entendre des candidats dire "oh les pauvres agriculteurs !". Chaque fois qu'ils viennent couper un ruban, ils présentent leurs condoléances", cinglait Christiane Lambert, la patronne du puissant syndicat agricole FNSEA, le 21 février dernier. Si dans cette campagne présidentielle, de nombreux sujets peinent à émerger, l'agriculture veut tenter d'imposer son agenda. Les candidats à la présidentielle sont ainsi invités par la FNSEA ce mercredi 30 mars à Besançon pour un grand oral devant les représentants de la profession.

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Alors que les discussions devraient se cristalliser autour des revenus, du soutien aux labels environnementaux et des réglementations sur les pesticides, qui se soucie de la plus grande crise démographique agricole que le pays s'apprête à subir ? Les chiffres définitifs du recensement mené en 2020 doivent être publiés à partir d'avril mais, déjà, les données récupérées par La Tribune sur la Nouvelle-Aquitaine prouvent que la région et le pays sont face à un péril annoncé. Dans la première région agricole d'Europe en terme de valeur économique (11,8 milliards en 2018), 40 % des agriculteurs aujourd'hui âgés de moins de 62 ans auront atteint l'âge légal de départ en retraite d'ici dix ans. Soit 19.500 des 50.000 personnes de ce groupe... Une véritable hémorragie.

Si la tendance à cinq ans et à dix ans est équivalente, elle ralentit ensuite. D'ici quinze ans, 56 % des agriculteurs actifs de Nouvelle-Aquitaine auront atteint l'âge de départ et 71% dans vingt ans, en 2042. Des chiffres alarmants même si, bien souvent, atteindre l'âge légal de retraite ne signifie pas mécaniquement partir en retraite.

Dans la perspective 2032, certains départements s'affichent au-delà de la moyenne régionale. C'est le cas par exemple pour les Landes (42%), la Dordogne (43%) et le Lot-et-Garonne (45%). Ces trois mêmes départements où l'âge moyen des agriculteurs est le plus élevé.

C'est dans la Creuse et dans les Deux-Sèvres que les agriculteurs sont les plus jeunes en moyenne. Une avance de quelques années qui ne peut occulter un état des lieux régional équivalent à la situation inquiétante du pays tout entier.

"C'est un choc démographique !", lâche Julien Rouger, président de la commission régionale installation et transmission de la chambre d'agriculture Nouvelle-Aquitaine. "On a posé les chiffres et je trouve que les politiques publiques sous-estiment l'importance de l'enjeu".

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"On n'arrivera pas à faire du un pour un"

Mais tous ces chiffres ne permettent que de matérialiser une situation déjà bien attendue. Les démographes et les politiques savent que ça bouscule dans le monde agricole au-delà de 50 ans et que, surtout, la relève ne vient pas. La profession perd des vocations : en Nouvelle-Aquitaine, 83.000 exploitations étaient recensées en 2010. 64.000 en 2020. Une sur quatre a disparu. Puisque la prise de conscience est désormais chiffrée, l'institution régionale représentative de l'agriculture a tenu à marquer le coup.

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"L'année 2022 sera celle de la transition", présentait ainsi Luc Servant, président de la chambre d'agriculture Nouvelle-Aquitaine lors de ses vœux annuels. Avec, pour preuve, la signature en novembre 2021 d'un contrat d'objectifs entre les chambres régionales et l'état qui fait mention d'un axe de travail centré sur l'installation et la transmission. L'objectif est affiché : "maintenir le nombre d'actifs agricoles en assurant l'installation des nouveaux agriculteurs." Une mobilisation bienvenue même si la crise semble inévitable. Entre départs massifs et installations au compte-goutte, "on n'arrivera pas à faire du un pour un" reconnaît Julien Rouger.

Si le rapport est si déséquilibré, c'est aussi parce que certains agriculteurs arrivent à la retraite sans avoir engagé leur processus de transmission. "On n'a pas peur pour notre profession car il y a des structures à reprendre et des jeunes en formation. Par contre, il y a des chefs d'exploitations qui n'ont pas de repreneurs familiaux : il faut savoir ce que eux veulent faire", alerte Lucie Vivier, viticultrice, céréalière et membre du syndicat Jeunes agriculteurs en Charente.

Plafond de verre pour les agricultrices

Traditionnellement, les transmissions se font dans un cadre de reprise familial. C'est le cas pour l'agricultrice charentaise qui, en 2017, a regroupé les propriétés de son père et de son oncle. Sans ce cadre, difficile de se lancer dans l'aventure. Entre l'achat d'une structure opérationnelle, les barrages d'accès au foncier et la recherche d'un modèle économique viable, les personnes que l'on appelle "non-issus du milieu agricole" (Nima) ont de quoi baisser les bras dans leur projet d'installation. Elles constituent pourtant l'un des principaux potentiels de renouvellement démographique de la profession. Entre 2015 et 2018, 31 % des nouveaux entrants en agriculture étaient des Nima en Nouvelle-Aquitaine.

"C'est pas avec les fils d'agriculteurs qu'on va renouveler les générations", envoie Julien Rouger, aussi agriculteur en Charente-Maritime. "Il nous faut capter de plus en plus de nouveaux publics." Ceux-là même qui se présentent dans les douze Points d'accueil installation-transmission gérés par la Chambre d'agriculture de la région. Ils étaient 4.000 en 2021. Autant d'aspirants cultivateurs, formés ou non, qui envisagent pour certains un retour à la terre et présentent des projets pas toujours aboutis. "On a eu la mode des centres équestres à une époque et maintenant c'est celle du maraîchage" remarque Lucie Vivier. "La vision du métier est parfois idéalisée. Alors les nouveaux doivent d'abord se former et acquérir de l'expérience." Mais la profession ne peut, pour autant, se passer de ce potentiel de forces vives.

Tout comme elle doit favoriser le retour des agricultrices. Elles ne représentaient plus que 27 % des exploitants en 2019 en France, contre 39 % en 1982. Une chute liée à la diminution du nombre d'exploitations dans un système de "référentiel masculin pour l'accès au foncier". C'est ce que démontre dans ses recherches la sociologue spécialisée en agriculture Sabrina Dahache. "Lorsque des agricultrices devaient trouver des terres, le frein apparaissait au moment des transactions. Des propriétaires augmentaient le prix des biens quand ils n'avaient pas d'autres acheteurs que des femmes. Il y a encore une volonté que l'homme reprenne l'exploitation car on lui attribue davantage de capacités", met en lumière la chercheuse pour La Tribune.

Nouvelle loi foncière

Sans un accompagnement ciblé sur tous ces nouveaux arrivants, la profession se risque à manquer son renouvellement générationnel. Avec pour conséquence, l'accélération de la concentration des terres dans les mains d'un petit nombre d'exploitants. Un phénomène périlleux pour la qualité des productions et pour les emplois du secteur, face auquel la relève peine à s'affirmer. "Les nouveaux arrivants ne pèsent pas très lourd, mais il y a une remise en question par rapport au modèle dominant", mobilise Julien Rouger.

Et le premier appui doit venir du cadre législatif. La loi sur la régulation de l'accès au foncier agricole, dite "loi Sampastous", du nom de son rapporteur, a été promulguée le 24 décembre dernier. Elle doit permettre à la Safer (Société d'aménagement foncier et d'établissement rural) de pouvoir préempter dès la vente d'une partie d'une exploitation agricole, pour diriger la cession des terres vers des nouveaux entrants. Le tout au prix qu'elle aura estimé, souvent en-dessous de celui du marché. Jusqu'ici, elle ne le pouvait que lorsque l'exploitation était vendue en totalité. Un système allègrement contourné par les agriculteurs qui, au lieu de partir en retraite, vendent une partie de leurs terres à prix d'or aux autres exploitants. Désormais, les Safer régionales auront leur mot à dire sur chaque transaction. L'état se dote ainsi d'un outil potentiellement très contraignant et qui doit mener le renouvellement de l'agriculture. A condition qu'il ne soit pas déjà trop tard.

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Commentaire 1
à écrit le 29/03/2022 à 8:16
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L'argent des subventions est orienté vers les plus gros producteurs qui gaspillent l'eau en masse et sulfatent les terres de produits meurtriers nécessitant de répandre toujours plus de produits nocifs alors que si on orientait cet argent vers l'empl...

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