Vitirev : "les viticulteurs doivent aller vers les modèles attendus par les consommateurs ! "

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Lydia Héraud en est convaincue : Un viticulteur qui ne fait rien aujourd’hui pour changer ses pratiques vis-à-vis des produits phytosanitaires risque d’être un peu hors-jeu dans les années qui viennent !
Lydia Héraud en est convaincue : "Un viticulteur qui ne fait rien aujourd’hui pour changer ses pratiques vis-à-vis des produits phytosanitaires risque d’être un peu hors-jeu dans les années qui viennent !" (Crédits : Agence APPA)
Alors que le programme régional Vitirev ausculte tous les métiers de la vigne pour s'émanciper des pesticides d'ici 2030, Lydia Héraud, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine en charge de la viticulture et des spiritueux, détaille à La Tribune les aspects concrets de ce programme de 200 M€. Sortie des intrants chimiques, difficultés commerciales, biocontrôle, nouveaux cépages, partage de la données, robotique, assurances, changement climatique : celle qui est aussi élue locale à Marcillac, dans le Blayais, défend une approche globale car "ces nouvelles pratiques seront tout simplement une condition d'accès au marché !"

LA TRIBUNE - Actualité oblige, quel est votre regard sur la situation actuelle des vins de Bordeaux qui rencontrent d'importantes difficultés commerciales ?

LYDIA HÉRAUD - Il y a une baisse de la consommation de vins en France depuis 20 ans qui se poursuit et se confirme aujourd'hui. La principale difficulté c'est que, jusque-là cette diminution sur le marché domestique était compensée par l'activité à l'export qui, aujourd'hui, devient très limitée sur plusieurs marchés stratégiques simultanément : les Etats-Unis avec la politique douanière de Donald Trump, le Royaume-Uni avec le Brexit, et Hongkong et la Chine avec les manifestations politiques [et aujourd'hui l'impact du Coronavirus, NDLR]. Les autres vignobles sont un peu moins touchés que les vins de Bordeaux. C'est une situation complexe et inquiétante. Des exploitants se posent sérieusement la question de vendre leurs propriété et d'arrêter les frais avant que ça ne devienne trop catastrophique, de transmettre leur bien avant que ça ne soit trop difficile ! Il y en outre des problèmes de recrutements de nouveaux salariés et de vocation pour les métiers de la vigne. Bref, il y a une inquiétude qui est vive et palpable dans les vignobles girondins.

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Quel est l'objectif de la démarche Vitirev ?

Nous avons fixé un objectif collectif à l'horizon 2030 d'avoir 100 % des surfaces viticoles régionales engagées dans l'agriculture biologique, le label HVE (haute valeur environnementale) ou a norme ISO 14001 (système de management environnemental), dont 85 % certifiées. En 2018, nous étions à environ 45 % des surfaces engagées dans ces démarches et 10 % certifiées, mais ça avance vite, on enregistre de gros progrès. Vitirev vise aussi à réduire la part des agents chimiques CMR [cancérogène, mutagène, reprotoxique] à moins de 1% en 2030 contre 14 % en 2018.  Au-delà de ces objectifs chiffrés sur la sortie des pesticides, le programme Vitirev ambitionne d'englober et de faire évoluer les multiples facettes et réalités de la filière viti-vinicole : les pratiques culturales, les cépages, le numérique, le changement climatique, les assurances, le logement des travailleurs, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), l'attractivité, etc. Cela représente une cinquantaine d'actions dans toute la région.

Quels sont les moyens financiers mobilisés par les différents partenaires ?

Il s'agit d'un programme ambitieux avec un fonds régional de l'ordre de 200 M€ dont un tiers est apporté par l'Etat et la Banque des territoires dans le cadre de l'appel à projets « Territoires d'innovation » qui a fléché 74 M€ sur Vitirev. Ces sommes doivent permettre d'accompagner les entreprises innovantes et les coopératives et exploitations viticoles qui font évoluer leurs pratiques. Il y a aussi un axe sur le foncier pour faciliter l'installation de nouveaux exploitants.

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Comment le programme se traduit-il sur le terrain ?

C'est une approche multi-partenariale qui vise à associer tous les acteurs de la filière viti-vinicole autour de cet objectif de sortie des pesticides en dix ans. On parle des interprofessions, chambres d'agriculture, organismes de recherche, clusters, entreprises, startups, services de l'ETAT, communes, lycées agricoles, etc... Il y a notamment 14 laboratoires d'innovation territoriale (LIT), qui travaillent chacun sur des problématiques spécifiques telle que les variétés de cépages résistants, le numérique, la viticulture sans énergie fossile, le changement climatique, le 100 % sans pesticides, etc. S'y ajoutent treize entreprises régionales qui ont été sélectionnées pour bénéficier des subventions de la Banque des territoires et de l'Etat. Ces entreprises sont actives dans des domaines tels que la robotique, l'agriculture de précision, le biocontrôle et les biosolutions, etc.

Vitirev

Les 14 laboratoires d'innovation territoriale de Vitirev (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

En matière de biocontrôle, quelles sont les pistes de travail ?

L'idée est d'utiliser des molécules et interactions naturelles pour lutter contre certains nuisibles et protéger les plantes et les sols. C'est une action qui vient de démarrer. Un groupement d'intérêt économique (GIE) dédié à la transition écologique a été créé avec trois entreprises de biocontrôle, la Draaf (direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt) et le conseil régional. Ces trois entreprises - Immunrise Biocontrol, Elicit Plant et Olmix Group- ont des approches complémentaires et l'objectif est de leur permettre de mutualiser leur R&D. L'objectif à terme est de proposer aux viticulteurs un protocole de traitement commun clef en main et tout au long de la vie de la vigne pour diminuer les intrants chimiques à chaque étape. Derrière cette démarche pilote, il y a aussi l'objectif d'accélérer la mise sur le marché de ces solutions avec le soutien de la Draaf.

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En plus de cette démarche, une grosse trentaine d'entreprises sont actives dans le domaine du biocontrôle et regroupées au sein du cluster Agri Sud Ouest Innovation. Elles travaillent conjointement pour accélérer leur développement : R&D, expérimentations, autorisations de mises sur le marché, commercialisation, retours d'expériences, familiarisation des utilisateurs à ces nouveaux produits et ces nouvelles pratiques. Il y a un énorme besoin de partager les expériences entre les entreprises et, peut-être encore plus, entre les vignerons et les exploitants ! Il faut pouvoir répondre concrètement à des questions simples mais cruciales comme, par exemple, l'échelle de diffusion d'un produit - à la parcelle, à la commune voire au-delà - le coût ou encore l'efficacité de ces traitements ! L'enjeu est bien évidemment de rendre ces outils accessibles financièrement et de former les vignerons à ces nouveaux usages.

Tout cela suppose de faire remonter et de centraliser de multiples données très hétérogènes. Comment gérer-vous cet aspect ?

Nous allons mettre au point une plateforme dédiée, baptisée Vitidata, pour faire remonter et partager ces informations. A terme, l'objectif est de permettre aux vignerons de savoir qui utilise quel produit de biocontrôle et dans quel but. Cela doit permettre de coordonner et de mutualiser les traitements. Vitidata devrait être opérationnelle d'ici deux à trois ans et agrègera également des données liées à la météorologie, aux rendements, à la biodiversité ou encore à l'observation des maladies de la vigne.

Le numérique est aussi abordé par la plateforme Digilab avec le cluster Innovin pour avancer sur l'agriculture de précision. La problématique est de rendre les outils de travail communicant entre eux, interopérables avec des capteurs connectés compatibles. Des tests grandeurs nature sont menés, notamment avec des drones comme ceux de l'entreprise Telespazio.

Lydia Héraud

Lydia Héraud (crédits : Agence APPA)

Des travaux sont également lancés pour élaborer de nouvelles variétés de cépage...

Oui, il y a des développements au sein de deux serres de vignes-mères pour mettre au point des cépages résistants en Gironde et autour de Cognac, en Charente. Ce sont des serres « insect-proof », c'est-à-dire en milieu protégé où tout est contrôlé et mesuré, notamment le degré d'humidité. Là encore, l'objectif est de favoriser l'expérimentation pour produire des cépages naturellement résistants aux ravageurs des vignes, d'une part, et plus adapté au changement climatique, d'autre part. Le tout en étant produit de manière durable ! C'est un immense chantier !

Les cépages sont aujourd'hui en cours de développement mais le travail est loin d'être fini notamment parce qu'il faut poser la question de la durabilité de ces nouveaux cépages. Pendant combien de temps seront-ils résistants ? Leur résistante naturelle sera-t-elle encore valable dans 10 ou 20 ans, et à quelles conditions ? Toutes ces questions doivent trouver des réponses en lien avec l'Inao (Institut national de l'origine et de la qualité) qui veille à la typicité du produit et à sa qualité.

Quelle est l'attitude des viticulteurs et des professionnels par rapport à ces travaux ?

De plus en plus de professionnels ont conscience qu'il faut impérativement bouger sur ces sujets et, par ailleurs, les dégustations de nouveaux cépages résistants sont de plus en plus convaincantes. Plus largement, au sujet de la démarche Vitirev, les viticulteurs n'ont pas le choix, ils doivent vers ces nouveaux modèles qui sont attendus par les consommateurs. Dans quelques années, et probablement plus vite qu'on ne le croit, ces nouvelles pratiques seront tout simplement une condition d'accès au marché ! Un viticulteur qui ne fait rien aujourd'hui pour changer ses pratiques vis-à-vis de l'usage des produits phytosanitaires risque d'être un peu hors-jeu dans les années qui viennent. Mais je crois que la plupart des professionnels sont aujourd'hui conscients de cette réalité.

VIgnes Médoc

Des vignes, dans le Médoc (crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)

Parlons de robotisation et numérique, comment ces aspects sont abordés par Vitirev ?

Il y a notamment un laboratoire d'innovation territoriale dédié à cette question à Bergerac et Monbazillac avec le robot de désherbage développé par Naïo Technologies. Il y a des prototypes de robots en développement en partenariat avec le Lycée des métiers pour améliorer et optimiser les missions du robot de Naïo. La logique est d'innover en boucle courte avec l'entreprise, les coopératives viticoles et le lycée pour expérimenter concrètement et évaluer aussitôt ce qui fonctionne ou pas.

Vous évoquiez des travaux autour de l'assurance et du logement. De quoi s'agit-il concrètement ?

Nous avons par exemple deux coopératives de vignerons qui expérimentent des produits d'assurance nouveaux pour inciter au changement des pratiques. Concrètement, il y a des tests menés avec Groupama pour voir comment mieux assurer les exploitants qui se convertissent au bio ou à la certification HVE en prenant mieux en compte les risques liés à ces changements de pratique.

Sur le logement, une démarche est pilotée par Soliha Nouvelle-Aquitaine pour améliorer les conditions de travail dans la vigne, favoriser les réhabilitations des logements des travailleurs. On va ainsi travailler sur la création de 500 nouveaux logements dans les territoires viticoles pour les travailleurs saisonniers. Le Médoc a été pointé du doigt pour les conditions de logements de nombreux travailleurs saisonniers et on va commencer par là en y travaillant avec le Parc naturel régional du Médoc.

Lire aussi : [ENQUETE] Médoc : quand les vignobles externalisent, les saisonniers trinquent (1/4)

Plus largement, le Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB) travaille beaucoup en ce moment sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) dans le secteur, sur les conditions de travail et d'emploi.

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La filière régionale en chiffres :

  • 13.000 exploitations viticoles
  • 216.000 hectares de vigne sur dix départements
  • 7 Md€ de chiffre d'affaires
  • 120.000 emplois directs et indirects
  • 1ere région viticole d'Europe en valeur

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