La Tribune Wine’s Forum : du malbec de Lagrézette à l’arrivée du vin orange

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Le public était au rendez-vous à la Cité du vin pour cette 6e édition du La Tribune Wine's Forum.
Le public était au rendez-vous à la Cité du vin pour cette 6e édition du La Tribune Wine's Forum. (Crédits : Agence Appa)
Lors de la 6e édition du La Tribune Wine’s Forum, à la Cité du vin à Bordeaux, Alain-Dominique Perrin, le président de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, a détaillé sa conversion aux vins de Cahors, qu’il n’aimait pas, grâce au malbec. Un cépage dont il a fait son totem de l’excellence viticole. Sommelier multi médaillé et restaurateur à Paris, Philippe Faure-Brac est quant à lui un décodeur très averti des nouvelles tendances de consommation du vin. Il lève pour nous un coin du voile sur les vins oranges, mais pas que.

Ancien patron du joaillier Cartier, Alain-Dominique Perrin préside aujourd'hui la Fondation Cartier pour l'art contemporain. Il copréside aussi le comité stratégique de Richemont, numéro deux mondial du luxe (derrière LVMH), basé à Genève, dont Cartier est une filiale. Ce dirigeant vedette de l'univers du luxe est aussi depuis 1980 le propriétaire du Château Lagrézette, dans le Lot (Occitanie Pyrénées Méditerranée), situé tout près de Cahors. Un superbe château construit au XVe siècle qu'Alain-Dominique Perrin a tout d'abord acheté pour offrir à sa famille un pied-à-terre tranquille, et qui lui a demandé quelques millions d'euros en travaux de restauration.

"Ce château, construit autour des années 1430-1460, a une histoire assez longue. J'ai pu ainsi récupérer les papiers des vendanges de 1503. C'est un endroit où je reçois beaucoup. Quand je l'ai acheté j'ai été informé que je disposais de 3,5 hectares de droits de plantation. Je ne savais même pas ce que c'était.... Et je me suis demandé ce que l'on peut faire librement dans ce pays, puisque même pour planter il faut des droits...", éclaire en substance l'homme d'affaires.

Ce dernier n'éprouvait à l'époque aucune espèce d'attrait pour l'appellation de Cahors.

"Je détestais les Cahors, j'aimais plutôt les Côtes du Rhône, etc. Le vin de Cahors était bâché avec une mauvaise image... Heureusement il y avait du malbec à Lagrézette et le malbec est un cépage formidable. Aujourd'hui il se fait de très belles choses à Cahors", recadre Alain-Dominique Perrin.

Alain-Dominique Perrin Cartier

Alain-Dominique Perrin lors de son intervention (Eric Barrière/Agence Appa)

Comment Michel Rolland a aidé à recréer Lagrézette

C'est ainsi que 85 % des 90 hectares du domaine Lagrézette sont plantés en malbec. Sa part de vignoble en Cahors, le propriétaire de Lagrézette va la mettre à son goût grâce à un œnologue bordelais qui n'était pas encore devenu une star internationale : Michel Rolland.

"Le vin est une passion, pas un métier. Ma seule erreur a été de vouloir faire un grand vin. J'y suis arrivé, mais à quel prix... Quand Michel Rolland est arrivé à Lagrézette, à la fin des années 1980, il n'était pas connu, mais il était déjà super sympa et super pro. J'étais à la coopérative mais au bout de trois ans Michel m'a dit : ce n'est pas possible de rester là, ou bien l'on ne pourra rien faire. C'est à ce moment que j'ai décidé de construire un chai sur trois niveaux souterrains. Ma première bouteille je l'ai produite en 1985 mais il m'a fallu attendre 1992-1993 pour avoir mes premières bonnes bouteilles", rembobine le propriétaire de Lagrézette.

Si le nom de Cahors n'apparaît pas sur l'étiquette mais uniquement sur la contre-étiquette c'est parce que, juge le président de la Fondation Cartier pour l'art contemporain, ce nom est imprononçable en anglais, en japonais, en espagnol, en allemand, en américain... Quant au mot malbec, il figure sur les étiquettes de Lagrézette depuis que l'Union européenne a autorisé ce type de communication.

Quand les Italiens mènent le bal

A force d'entêtement et d'investissements, Alain-Dominique Perrin a réussi à créer le Cahors de ses rêves. Ce qui l'a réconcilié avec une appellation qu'il a présidé pendant dix ans avant d'en claquer la porte devant le refus de classifier le vignoble. Rompu aux stratégies dans l'univers du luxe, Alain-Dominique Perrin est un fin connaisseur des enjeux sur les marchés internationaux. C'est ainsi qu'il n'a pas manqué de désigner l'un des plus redoutables adversaires commerciaux de la France : l'Italie. Ce pays n'est pas simplement puissant dans l'industrie navale ou la construction spatiale, avec le lanceur Vega.

Cité du vin Argentine

Vue d'une exposition thématique à la Cité du Vin, qui accueille actuellement l'Argentine (Anaka)

"Les Italiens nous donnent des leçons sur des tas de marchés, a confirmé Alain-Dominique Perrin, que ce soit ceux de la mode ou du vin. Le grand succès des vins italiens, ce sont les Etats-Unis où ils sont très bien organisés sur le plan commercial. Ils ont fait aussi du bon travail en Chine, comme les Français. Dans le monde du vin, les Français souffrent d'un complexe de supériorité qui agace tous les autres, tandis que les Américains font un complexe d'infériorité. Mais ce sont les Italiens qui font le match", a décrypté le porte-drapeau du malbec.

Naissance de la Dame de Grézette à Rocamadour

L'international c'est aussi un domaine où brillent les vins d'Alain-Dominique Perrin, grâce aux bonnes notes que lui accordent de grands critiques du vin, au Royaume-Uni, avec Jancis Robinson, et aux Etats-Unis, avec l'incontournable Wine Spectator de Robert Parker.

"Nous avons produit 680.000 bouteilles de Château la Grézette en 2018 mais les vendanges 2019 sont compliquées et nous ne produirons pas plus de 200 à 230.000 bouteilles. Ce domaine n'a jamais été rentable, alors que j'ai des cotes invraisemblables dans les notations internationales, s'étonne encore l'homme d'affaires. J'ai créé en 2001, poursuit-il, la Dame de Grézette, à Rocamadour, un vignoble qui n'est pas en appellation Cahors mais constitue une IGP. Son vin a été noté 18/20 par Jancis Robinson : ça fait plaisir. Les vins de garage et les micro-cuvées, ce sont les Bordelais qui ont inventé ça. Moi avec Le Pigeonnier j'ai créé un micro-terroir mais pas une micro-cuvée. Le Pigeonnier se vend entre 200 et 250 euros la bouteille, relève tout de même Alain-Dominique Perrin. Michel Rolland a sorti le premier Pigeonnier en 1997. Nous produisons 10.000 bouteilles et Parker l'a noté 95/100, c'est beaucoup. Aujourd'hui je produis un Pigeonnier blanc et un Pigeonnier rosé".

Hongkong : le poids économique de la crise

Le co-président du comité stratégique de Richemont garde toujours un œil ouvert sur l'évolution du monde et la situation explosive que connaît la zone spéciale de Hongkong le préoccupe. S'il n'est pas revenu sur l'origine de ces troubles, il n'est pas inutile de rappeler que les partisans de la démocratie affrontent sans répit dans la zone spéciale une dictature chinoise peu encline à respecter le principe "un pays, deux systèmes", qui a pourtant présidé à la rétrocession de l'ancienne colonie britannique à la République populaire de Chine.

"Ce qui se passe là-bas est très grave car Hongkong c'est 12 à 13 % du chiffre d'affaires mondial de l'industrie du luxe, soit entre 25 et 30 Md€ ! C'est aussi une place de marché très importante pour les vins français. Chaque nouveau jour de crise à Hongkong est un drame et, au bout du compte, notre économie va prendre un très grand coup sur la tête. Les Chinois aiment le vin rouge et le malbec et j'ai réalisé 30 % de mon chiffre d'affaires en Chine en 2018, avec 1,5 M€ de ventes. Contre 200.000 euros en Afrique du Sud où pourtant mes ventes décollent", s'est inquiété le viticulteur.

Philippe Faure-Brac Wine's Forum

Philippe Faure-Brac, président de l'Union de la sommellerie française (Eric Barrière / Agence Appa)

Vins oranges : un souffle caucasien super vintage

Philippe Faure-Brac, président de l'Union de la sommellerie française et patron du bien nommé Bistrot du Sommelier, boulevard Haussmann à Paris, a reçu les plus hautes distinctions, dont témoigne parfaitement le triptyque de Meilleur jeune sommelier de France (1984) - Meilleur sommelier de France (1988) - Meilleur sommelier du monde (1992). Autant dire qu'avec sa double casquette de sommelier et de patron d'un grand restaurant, Philippe Faure-Brac n'a pas le temps de s'endormir sur ses lauriers et qu'il reste à l'affût. Car dans le vin les innovations n'arrêtent plus de surprendre. Dernier né de ces surprises : le vin orange, une innovation qui vient de loin.

Inauguration Cité du vin

La Cité du vin a consacré sa première exposition à la Géorgie (Agence Appa)

"Les vins oranges reposent sur une méthode de vinification qui remonte à la nuit des temps et qui vient de Géorgie ou d'Arménie, on ne sait pas très bien. Une méthode qui remonte à 6.000 ans avant Jésus Christ... Un vin orange ça interpelle. Il est vinifié dans de grande jarres fermées et enterrées, avec des raisins entiers. On dégaze en ouvrant les jarres. C'est un vin dont la couleur tire sur l'orangé, le saumoné... très différent des vins rosés. Il y a toutes sortes de vins oranges, qui ont des goûts très inhabituels. Ils sont extraordinaires sur les fromages", éclaire Philippe Faure-Brac.

Rosés : l'effet French Riviera et l'impact mange-debout

Si cette arrivée des vins oranges dans les verres du XXIe siècle est encore un peu avant-gardiste, d'autres tendances fortes du marché s'appuient sur des couleurs plus traditionnelles. Ce qui est le cas pour les rosés, dont les ventes montent depuis quelques années en flèche.

"Je suis Provençal donc l'engouement sur les rosés ça me parle depuis longtemps. Actuellement les ventes se divisent en 50 % de rouges, 30 % de rosés et 20 % de blancs. Il y a quelques années de ça le rouge dominait le marché de la tête et des épaules, évoque le sommelier. Et puis les choses ont évolué, poursuit-il, avec par exemple l'arrivée du blanc de Tariquet, qui est allée de pair avec un fort développement des blancs. Aujourd'hui c'est le rosé qui explose, avec une progression à deux chiffres notamment aux Etats-Unis. Car le rosé évoque la French Riviera, la Méditerranée et qu'il décomplexifie le vin. Le rosé on ne passe pas son temps à en parler, on le boit".

vin rosé

La montée en puissance des terrasses avec mange-debout est favorable à la consommation des rosés selon Philippe Faure-Brac (Reuter)

En restaurateur avisé, Philippe Faure-Brac a bien vu les terrasses se multiplier à l'extérieur des restaurants pour permettre aux clients de fumer tout en grignotant sur des mange-debout : une ambiance tout à fait propice à la consommation des rosés, juge ce professionnel.

Vin, le seul produit alimentaire sans date de péremption

Tout aussi intéressé par le verre que par l'assiette, Philippe Faure-Brac a également mesuré le succès de la cuisine asiatique dans la restauration française et son impact favorable sur les blancs. Mais, à l'inverse des vins oranges, l'arrivée de vins bleus ne le tente pas du tout. D'autant qu'ils ne sont pas le produit d'un processus naturel explique-t-il. Un point d'autant plus crucial que "le jeune public" se pose des questions sur le vin auxquelles personne ne pensait auparavant. Le vin n'est plus depuis des années un incontournable des repas familiaux et suscite une attention nouvelle.

"Il y a davantage de suspicion. Le vin est quand même le seul produit alimentaire dont on n'indique pas la composition, ni la date de péremption. Les sulfites sont les seuls produits évoqués, ce qui, au bout du compte, provoque des interrogations", relève le sommelier.

Que la jeune génération soit séduite par les vins très fruités ne surprend pas vraiment ce Provençal, qui a bu un premier vin très difficile à oublier.

"Oui les jeunes aiment les blancs du genre Premières grives, de Tariquet, avec beaucoup de fruit et du sucre. Un grand bordeaux, avec ses tanins, son astringence va leur sembler difficile à boire. Mon premier vin c'était un Beaumes-de-Venise, un muscat pur fruit et sucre... C'est en évoluant dans le temps que l'on va aller vers plus de complexité", recadre Philippe Faure-Brac.

Un contexte favorable au développement des vins bio, même si ces derniers ne sont pas forcément toujours les meilleurs juge le sommelier, qui n'oublie pas non plus de citer "les vins nature", contenant un minimum d'intrants. Quant aux cépages, qui sont une expression variétale, Philippe Faure-Brac a tenu à rappeler qu'ils avaient toute leur place en France, notamment avec les vins blancs d'Alsace (pinot noir, gewurztraminer, riesling... - NDLR). Sachant que le terroir joue, malgré le travail de l'Homme, sur le goût du vin. Et puis le sommelier a souligné aussi que dans de nombreux pays, où les vins de cépages avaient dominé, l'idée du territoire reprenait de l'épaisseur. Ce qui est le cas dans certaines régions des Etats-Unis ou encore du Canada.

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