Grands crus de Saint-Emilion : deux personnalités mises en examen

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La viticulture n'est pas un long fleuve tranquille.
La viticulture n'est pas un long fleuve tranquille. (Crédits : Mikaël Lozano)
Le tribunal de grande instance de Bordeaux vient de mettre en examen deux personnalités de la viticulture bordelaise : Hubert de Boüard et Philippe Castéja, selon une information révélée par le site Mediapart. Les deux hommes sont accusés d’avoir influencé à leur profit le classement 2012 des Grands crus de Saint-Emilion. Accusation que les deux intéressés contestent énergiquement.

A une époque pas très lointaine, au début des années 2000, le classement des Crus bourgeois, qui concerne les bordeaux produits sur la presqu'île du Médoc ne figurant pas dans le classement de 1855, a provoqué d'énormes litiges jusqu'à mettre le feu dans les châteaux. C'est ainsi que l'arrêté ministériel du 17 juin 2003, qui a homologué le premier classement officiel des Crus bourgeois, qui comprenait 247 châteaux sur 490 candidats, a aussitôt été attaqué devant la justice administrative par des viticulteurs qui s'estimaient floués, accusant les 18 experts à l'origine du classement d'être juges et partie. Une accusation dont la Cour administrative d'appel de Bordeaux a finalement reconnu le bien fondé en prononçant en 2007 l'annulation de l'homologation de l'arrêté du 17 juin 2003 du classement des Crus bourgeois du Médoc.

C'en était alors fini de cette appellation qui a réussi à renaître de ses cendres en 2009, avec l'adoption d'un classement annuel. Au fil du temps les viticulteurs du Bordelais ont développé toute une panoplie d'appellations locales qui se surajoutent aux appellations générales d'origine contrôlée. Rien n'est trop beau pour gagner en visibilité sur les marchés, en France comme à l'étranger : ces appellations, qui désignent les meilleurs, n'ont rien de folkloriques. En redoublant la notion d'excellence déjà accordée à un terroir elles permettent d'optimiser notoriété et revenus. D'où l'importance des enjeux attachés aux classements dans le vignoble.

Accusés d'être juges et parties

Le site d'information Mediapart a dévoilé ce 1er octobre le dernier épisode d'une nouvelle bataille menée cette fois-ci à propos du classement 2012 des Grands crus de Saint-Emilion. Deux figures émérites du vignoble bordelais, Hubert de Boüard, copropriétaire du château Angélus (Premier grand cru classé A - Saint-Emilion), mais aussi œnologue consultant, et Philippe Castéja, propriétaire du château Trotte Vieille (Premier grand cru classé - Saint-Emilion) et important négociant bordelais, ont été mis en examen par le juge d'instruction Clémentine Chovin, du tribunal de grande instance de Bordeaux.

"Ces deux riches notables sont soupçonnés, d'une part, d'avoir participé à la procédure d'élaboration et d'approbation d'un nouveau règlement relatif au classement 2012 (le dernier en date) des vins de l'appellation d'origine contrôlée (AOC) "Saint-Emilion grand cru", et d'autre part d'avoir participé au processus de classement lui-même (avant son homologation par arrêté ministériel), ce alors qu'ils avaient des intérêts directs ou indirects dans ce classement. Or le rang d'un domaine viticole dans le classement des grands crus de Saint-Emilion peut multiplier instantanément sa valeur par deux, ou la réduire d'autant..." relate Mediapart.

Les plaignants dénoncent une manipulation

Hubert de Boüard et Philippe Castéja sont poursuivis suite aux plaintes déposées en 2013 avec constitution de partie civile par trois vignerons de Saint-Emilion rétrogradés ou évincés du classement 2012 : Pierre Carle, de château Croque Michotte (Saint-Emilion - Grand cru), André Giraud, château La Tour du Pin Figeac (Saint-Emilion - Grand cru), et Jean-Noël Boidron, château Corbin Michotte (Saint-Emilion - Grand cru classé). L'actuel classement a été élaboré entre 2007 et 2012 à une époque où les plaignants estiment notamment qu'Hubert de Boüard a cumulé de nombreuses et importantes fonctions, tant à l'INAO (Institut national des appellations d'origine), qu'à l'Union des grands crus de Bordeaux ou encore à la Confrérie des vins de Saint-Emilion, qui lui auraient permis d'orienter à son profit la construction de ce classement 2012.

Les trois plaignants ont attaqué le classement 2012 à la fois devant le tribunal administratif, où le dossier est en appel, et au pénal, pour "prise illégale d'intérêts". Comme le souligne Mediapart "certains de ces vignerons avaient déjà contesté le classement précédent, datant de 2007, et obtenu son annulation".

Pierre Carle, André Giraud et Jean-Noël Boidron assurent que des paramètres du classement 2012 "ont été modifiés pour favoriser les grandes exploitations : domaine d'un seul tenant, salle de séminaire, chambres pour recevoir des clients..." et aussi "que plusieurs critères du classement ont été arrêtés après le dépôt des candidatures, et à leur insu". Des accusations qui pourraient être fondées si l'on en croit Mediapart.

"Selon l'enquête confiée aux gendarmes de la section de recherches de Bordeaux depuis 2013, Hubert de Boüard a été présent à quasiment tous les stades de la procédure de classement des grands crus, par ses fonctions à l'INAO et à l'ODG, depuis l'homologation du règlement, la désignation des membres de la commission de classement et de son président, jusqu'à l'approbation et la proposition de la liste à l'homologation ministérielle" relève ainsi le site d'information.

Les mis en cause ripostent dans La Revue du Vin de France

De son côté Hubert de Boüard a déjà eu l'occasion d'expliquer qu'il n'avait pas pris part aux délibérations de l'INAO concernant Saint-Emilion et réfuté toute influence personnelle sur ce classement 2012, tout comme Philippe Castéja. Interrogés par La Revue du Vin de France, les deux mis en cause se défendent.

"Je n'ai pas pu participé au vote du classement car j'étais dans l'avion ce jour-là, ce qui est attesté par ma carte d'embarquement. Je n'y peux rien si l'INAO a mal fait son travail dans les comptes-rendus. Je ne serai pas le bouc émissaire de cette histoire. Je vais mettre en évidence mes notes de dégustation et celle des autres afin que tout le monde puisse en prendre connaissance. Je vais me battre" déclare ainsi Hubert de Boüard.

Tandis que Philippe Castéja réfute toute implication dans la mise au point de ce classement 2012 : "je n'ai jamais fait partie du syndicat de Saint-Émilion, je n'ai jamais participé à l'élaboration du classement. Je regrette que le personnel de l'INAO n'ait pas noté mes entrées et mes sorties" plaide en substance l'intéressé.

Ils devraient tous les deux essayer d'obtenir la levée de leur mise en examen.

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