Joël de Rosnay : "La stupidité naturelle est plus dangereuse que l'intelligence artificielle"

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Joël de Rosnay est le grand témoin du 4e colloque européen Silver Économie et Habitat, qui s'est tenu à Bordeaux
Joël de Rosnay est le grand témoin du 4e colloque européen Silver Économie et Habitat, qui s'est tenu à Bordeaux (Crédits : Mila Ta ninga)
La silver économie, aussi appelée gérontechnologie, ne doit pas se contenter d'aider les personnes âgées à rester autonome, elle doit être comprise dans un enjeu global de société, affirme le scientifique, prospectiviste et écrivain Joël de Rosnay. Le grand témoin du 4e colloque européen Silver Économie et Habitat, qui s'est déroulé à Bordeaux, prédit "une intelligence humaine et collective augmentée" à travers les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Il se positionne également en faveur d'un hyperhumanisme éloigné d'un transhumanisme trop narcissique.

Selon une étude de la Mission "Vivre chez soi" (1), 90 % des Français de plus de 60 ans souhaitent vivre dans leur domicile et une majorité d'entre eux y rester le plus longtemps possible. Quelle est votre analyse des besoins de gérontechnologie pour les personnes âgées dans les années à venir ?

"Il faut comprendre deux choses. Premièrement se poser la question : qu'est-ce que l'on sait aujourd'hui du vieillissement, qu'est-ce qu'on peut faire pour y remédier ? Et deuxièmement : quelles sont les technologies du numérique qui peuvent aider, dans ces maisons augmentées, les seniors à ralentir le vieillissement et être en contact avec des médecins ou des assistants quand ils en ont besoin ? Le vieillissement est aujourd'hui une maladie dont on peut ralentir l'évolution. C'est surtout l'oxydation et l'inflammation qui conduisent au vieillissement. Tout ceci est donc très lié à la malnutrition, au manque d'exercice et au stress. On peut apprendre comment mieux se nourrir, comment faire de l'exercice modéré et comment lutter contre le stress, par le yoga, la méditation, le calme, la marche, etc.

Les technologies du numérique peuvent aussi beaucoup aider les seniors à mieux apprendre et à mieux comprendre. L'utilisation de la voix dans les nouvelles technologies est un des outils. Beaucoup de personnes utilisent déjà des tablettes dans des maisons augmentées, mais il faudrait pousser l'accès des smartphones, plus petits. Je dis toujours que les smartphones sont des télécommandes universelles. Avec cet outil on peut cliquer dans l'environnement, puisque l'œil du smartphone voit des QR code, voit des puces RFID (radio-fréquence) et donc on peut avoir un environnement augmenté et donc s'augmenter soi-même. Tout ceci est en cours, ce n'est pas de la science-fiction. Cela permet déjà aux seniors de s'adapter à leur environnement, de vieillir moins vite et d'être en meilleur santé."

Qu'englobe selon vous la silver économie ?

"L'ensemble de la formation aux nouvelles technologies pour les seniors, le fait de transformer des maisons anciennes en maisons augmentées, le commerce des applications pour utiliser les smartphones et les tablettes, tout ça c'est un marché nouveau et une économie nouvelle. C'est une économie à laquelle j'aimerais que les seniors participent plus. On parle aussi pour les seniors de consom'acteurs et non pas seulement de consommateurs. C'est-à-dire des personnes qui consomment mais qui dans le contexte de l'économie moderne actuelle, participent, donnent des idées. Il faut mettre en place ce qu'on appelle de l'intelligence collective ou de l'intelligence collaborative. Je pense qu'on ne donne pas assez l'occasion aux séniors de s'exprimer. Que ce soit sur les réseaux sociaux, auprès des politiques, des industriels et du système de santé. Il faut qu'ils démontrent ce dont ils ont vraiment besoin afin de créer une intelligence collective des seniors. Après tout, on est plus intelligents à plusieurs que tout seul."

On pense trop pour les seniors plutôt qu'avec eux ?

"Oui, nous pensons pour eux et non pas avec eux. On parle beaucoup des adolescents et des jeunes afin qu'ils participent à leur propre éducation, mais on n'a pas laissé assez de place aux seniors et aux personnes âgées pour dire vraiment quels sont leurs besoins et le dire collectivement en utilisant la force et la puissance des réseaux sociaux. Je parle souvent de coéducation transgénérationnelle. Je pars du principe que les jeunes sont boulimiques d'information mais qu'ils ne savent pas la contextualiser. Alors que les seniors qui ont une certaine expérience, savent moins utiliser l'horizontalité, l'interdépendance de ces outils avec une culture du numérique, mais en revanche ils peuvent aider les jeunes à contextualiser l'information dans un cadre économique, social, politique voire spirituel et philosophique. Donc je crois beaucoup à cette coéducation transgénérationnelle. Les plus jeunes pour transmettre cette culture du numérique transversale, c'est à dire l'utilisation interdépendante des applications, des tablettes, des réseaux et les personnes âgées pour contextualiser cette information, pour donner du sens à leurs vies."

"Dans notre vision du consumérisme, on considère les personnes âgées comme des gens finis"

Nous savons depuis des années que les enfants du baby-boom vont arriver, que l'on vit une forte transition démographique. Déjà aujourd'hui 92 % des plus de 75 ans vivent à leur domicile. En 2050 près d'un habitant sur trois aura plus de 60 ans. Sommes-nous en retard dans cette prise de conscience ?

"La France a compris avec un peu de retard par rapport aux pays scandinaves. Je pense que les pays nordiques, la Suède, le Danemark et la Hollande sont beaucoup plus avancés que nous sur le fait que la compréhension que les personnes âgées représentent un véritable besoin, qu'il y a une véritable silver économie et qu'on leur laisse la parole. Paradoxalement des pays latins, dont on pourrait penser qu'ils sont comme nous Français, sont très en avance. L'Espagne, l'Italie et le Portugal sont en train de rattraper tout ce qui est fait en Scandinavie pour les seniors. Ils leurs permettent de participer à la société et donner du sens à leurs propres vies et pas seulement à des outils technologiques. C'est un véritable enjeu sociétal. Pas seulement pour le marché ou pour le capitalisme des grandes entreprises qui proposent des produits et des services, mais c'est un enjeu sociétal politique pour montrer le vrai rôle des personnes âgées qui sont des sages. Dans notre vision du consumérisme, on les considère comme des gens qui sont finis. Ils ont joué leur rôle et ils sont terminés."

L'intelligence artificielle, les robots... font peur. Le retour d'expérience de l'expérimentation d'une dizaine de résidents d'une résidence seniors au Bouscat, à côté de Bordeaux, est un exemple. Ils ont participé à des ateliers afin d'étudier l'acceptabilité et l'adaptabilité d'un robot assistant. Un des premiers constats est que le reflet de soi-même effraie les seniors, même si rapidement ils éprouvent néanmoins de l'affection pour l'objet.

"Je pense sincèrement qu'il y a trop de gens qui ont peur de l'intelligence artificielle. Il faut bien comprendre ce qu'elle peut faire en symbiose et en complémentarité avec l'être humain. Ce que j'appelle l'intelligence humaine augmentée. Dans mon dernier livre, "Je cherche à comprendre... Les codes cachés de la nature" (2), je parle même d'hyperhumanisme - et non pas de transhumanisme que je déteste car trop élitiste et narcissique - c'est-à-dire être encore plus humain grâce à l'intelligence artificielle. Et je dis même qu'il faut avoir moins peur de l'intelligence artificielle que de la stupidité naturelle. Elle est pourtant partout. Elle nous envahit en politique, en entreprise, dans nos maisons, nos voisinages... Il faut lutter contre cette stupidité naturelle qui est beaucoup plus dangereuse que l'intelligence artificielle. Et ça passe par la formation, l'éducation, le partage, l'écoute des autres, la confiance, l'expérimentation. Il faut écouter les gens, leur permettre d'expérimenter, faire en sorte que les barrières s'abaissent. Les gens seront beaucoup plus prêts à communiquer et à échanger que s'ils sont isolés.

Il ressort également de l'étude de la Mission "Vivre chez soi" que 83 % des Français pensent que le maintien à domicile des personnes âgées est une priorité. La gérontechnologie concerne-t-elle aussi les établissements type Ehpad ?

"Il faut le faire, mais beaucoup plus sur les maisons augmentées qu'on transforme ou qu'on construit pour avoir tous les outils technologiques et l'interdépendance entre les gens, la communication et les systèmes extérieurs. Malheureusement dans les maisons de retraite, je considère que comme les investissements sont trop élevés, la même approche et la même tendance n'est pas faite et ne va pas aussi vite. On fait plus pour des maisons dites intelligentes, nouvelles ou modifiées indépendantes où les gens vivent en famille ou seuls, que dans les maisons de retraite malheureusement. C'est un autre pan à développer."

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(1) Mission "Vivre chez soi" - Secrétariat d'Etat en charge des Aînés - Juin 2010

(2) "Je cherche à comprendre... Les codes cachés de la nature" de Joël de Rosnay, Editions Les Liens qui libèrent, 165 pages, 17,50 €.

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Commentaires
a écrit le 26/10/2017 à 11:16 :
En lisant le titre, j'ai cru que c'était une analyse psychiatrique de notre citoyen blasé :-)
a écrit le 26/10/2017 à 9:59 :
Toujours une pensée d'avance, notamment avec le concept d'intelligence humaine augmentée. Bien vu pour « la stupidité naturelle ».

J’ai bien peur que l’intelligence disons « culturelle et rationnelle» ne soit actuellement en décomposition, malgré un accès à l’information qui n’a jamais été aussi important et libre.
NTIC, IA, robotique,… Comme toujours le problème n’est pas l’outil mais quel usage en est fait.

Si l’on analyse l’usage parfois restreint qui est fait des NTIC, malgré la banque de données historique que constitue internet, il suffit de lire quelques posts ou tweets pour constater des « restrictions d’esprit et de langage». Il a été démontré que beaucoup piochent sur le réseau les informations qui confortent leurs opinions ou idées et non qui les contrebalancent. Ce qui confirme le besoin d’une éducation à l’usage. L’avantage des seniors est que pour beaucoup ont participé à toutes ces révolutions, ou pour certains les ont subies. On peut tirer des enseignements des succès comme des échecs et l’expérience tout comme la sagesse sont toujours utiles.
J’ai bien peur que cela ne soit également le cas pour l’IA. Il faudrait pouvoir y intégrer les analyses complexes, la pensée globale, l’humanisme, la conscience, bref de la sociologie. Sinon on risque naturellement d’aller vers un usage un peu simpliste.

Mais ne faisons pas de procès d’intention et quoi qu’il en soit l’expérience vaut la peine d’être tentée, il n’y a que comme cela que l’on pourra progresser.
Réponse de le 26/10/2017 à 16:58 :
Pour compléter la cogitation sur ce sujet intéressant, à noter également les résistances au changement qu’il ne faut pas négliger, qu’elles soient technologiques, financières ou même culturelles.

Un peu de préhistoire : une fois une technologie bien établie elle est souvent source de profits ou d’habitudes d’usage. Ce fut le cas du minitel et de la télématique, rentable pour les serveurs tout comme pour France Telecom.

Cela engendre :
- soit une forme de frein au changement, qui pourrait en partie expliquer le retard pris par la France dans le domaine d’Internet
- soit une avance, si l’on considère que cela permit déjà l’émergence d’une culture de communication par écran interposé et de consultation de données.
Je penche pour la première hypothèse, vu que le modèle économique d’Internet n’était pas garanti (pour preuve l’éclatement de la bulle qui suivit).
Sans compter les changements nécessaires d’infrastructures, pas évident de migrer des gros système/écrans passifs vers du client serveur. J’imagine ce fut le même problème pour les réseaux, avec Transpac, le télétel, l’arrivée de Numéris et des réseaux IP ouverts sur le WAN. Par la même occasion cela bouscula et bascula de rentables situations de monopole vers des organisations plus ouvertes et engendra des restructurations couteuses en emplois. Bouleversements que l’on aurait pu mieux anticiper.

La rentabilité reste incertaine dans beaucoup de secteurs d’activités, tels la presse, où il ya toujours autant d’interrogations sur ce qui doit être gratuit ou payant, alors que d’autres secteurs plus disruptifs profitent à plein du numérique.

On rencontre depuis des années les mêmes évolutions dans de nombreux secteurs, par contre ce qui change c’est la rapidité et la multitude (prise de conscience avec « l’âge de la multitude »). Ce sont des quasi révolutions.
Autre exemple : le secteur de l’énergie, qui peut tout aussi bien devenir décentralisé (réparti) et intégrer une forme d’intelligence de gestion des flux (à défaut de stockage) => smart grids et autres smart home.
Un champ d’application de l’IA qui parait évident pour les silver users, celui de la santé. La médecine profitera des données accumulées et deviendra prédictive donc préventive...
a écrit le 25/10/2017 à 18:03 :
Et la stupidité naturelle qui défend l'innocuité de l'IA n'est-elle pas tout aussi dangereuse ? L'intelligence artificielle est déjà utilisée dans la finance internationale avec les effets néfastes que nous constatons aujourd'hui. Le trading à haute fréquence fait basculer les cours de bourses en quelques secondes et peut ruiner un pays en un rien de temps. Sans parler des drones tueurs qui sont en phase d'expérimentation...
a écrit le 25/10/2017 à 16:32 :
"On parle beaucoup des adolescents et des jeunes afin qu'ils participent à leur propre éducation, mais on n'a pas laissé assez de place aux seniors et aux personnes âgées "

Ces clivages récurrents sont fatiguant, il 'y a pas à opposer les deux, parce que si vous pensez que le système n'impose pas non plus aux jeunes sa vision de la vie c'est que ça belle lurette que vous avez oublié ce qu'est être jeune hein.

Vous dénoncez la bêtise naturelle mais bon là vous êtes tombé en plein dedans...
a écrit le 25/10/2017 à 16:23 :
Joël de Rosnay : "La stupidité naturelle est plus dangereuse que l'intelligence artificielle" et... nous y avons survécu jusqu'a maintenant!

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