Blitzr, vie et mort d'une startup

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Les trois fondateurs de Blitzr ont mis un point final à l'aventure de leur startup
Les trois fondateurs de Blitzr ont mis un point final à l'aventure de leur startup (Crédits : Agence Appa)
Au cœur de l'été, Blitzr a cessé ses activités. La startup bordelaise, qui bénéficiait d'une solide réputation au sein du milieu "music tech", n'a pas survécu après une levée de fonds avortée au dernier moment. Ses fondateurs reviennent avec leurs mots sur cette histoire et jettent un regard lucide sur le monde des startups.

[Making of] Cet été, Blitzr a fermé ses portes. La Tribune suivait cette startup bordelaise depuis ses débuts et avait raconté ses développements à plusieurs reprises. Nous avons donc proposé à ses cofondateurs de revenir sur leur histoire et sur les enseignements qu'ils en retirent après ce coup d'arrêt brutal. Aucune volonté, ni de la part de notre média ni de la leur, de glorifier l'échec ou de rejeter la faute sur qui que ce soit, mais une envie commune de mettre en perspectives ce qui fait aussi la vie des startups.

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"Les expériences trop vives, trop imagées, sont des centres de non intérêt" écrivait Gaston Bachelard. Alors que les circonstances actuelles favorisent la prise de recul, les mots du philosophe des sciences prennent un relief particulier, tant en ce qui concerne notre aventure entrepreneuriale que l'évolution de l'écologie au sein de laquelle elle s'est manifestée, créée, développée puis éteinte. Ici, nul ressentiment, post mortem clinique ou dédramatisation schizoïde de l'échec (véritable petit "hiver nucléaire"), mais une volonté, à travers ce témoignage, de dépasser, pour un temps, les verdicts ambigus et ambivalents, les complaisances complices et les malentendus entendus.

Ni la presse, ni la fiction - et encore moins les nouveaux marchands du temple du startup washing/bashing - ne sont à même de faire apparaître le vrai visage des entrepreneurs, la singularité de leurs parcours et leur raison d'être. On assiste au contraire à la construction d'artefacts, à une élaboration savante d'évidences où pensée magique et arguments d'autorité le disputent aux témoignages hors sol et aux discussions du café du commerce. Idolâtres et contempteurs prolifèrent.

On ne crée pas une startup parce que c'est "cool et sympa" ou parce que l'on est rongé par l'appât du gain (dans cette dernière optique, rappelons qu'il ne s'agit pas du choix le plus judicieux). Ou encore parce que c'est désormais bien vu. Les startups n'ont rien de cosmétique, ni de foncièrement sympathique. Il s'agit d'une vie dont la plupart des gens ne voudraient d'ailleurs pas. C'est pourtant le chemin que nous avons choisi, et nous ne le regrettons pas aujourd'hui.

3 musiciens, 1 concept, 1 startup

Ce qui allait devenir Blitzr a d'abord été conçu et développé pendant 2 ans. Nous avions, au fur et à mesure des premières avancées, quitté sans regret nos emplois respectifs (où les frictions générationnelles étaient manifestes) pour nous retrouver en fin de droits. A ce moment là, l'objectif n'était nullement de devenir chef d'entreprise ou de créer une startup per se. Si nous nous apprêtions à joyeusement sauter dans l'inconnu, nous avions cependant au moins deux bonnes raisons. La première : la certitude de quitter un environnement de travail toxique. La seconde : un lien organique, presque viscéral, avec le problème auquel nous allions nous mesurer. En effet, le concept de Blitzr est né sur la route, dans un van de musiciens en tournée. Entre deux concerts, au fil des discussions entre futurs associés, émerge un projet : refonder et élargir l'expérience musicale en ligne, enrichir et contextualiser les contenus grâce à une nouvelle approche des data musicales.

Enfin, un prototype voit le jour, ainsi qu'un premier noyau d'early adopters. Puis tout s'accélère. Après avoir fait la découverte d'un "écosystème" local dont la dynamique montait en puissance (et y avoir forgé au passage de solides amitiés), nous voilà quelques semaines plus tard lauréats du Concours national d'aide à la création d'entreprises de technologies innovantes organisé par BPIfrance. Peu de temps après, nous créons la société. Nous sommes en 2013. Nous procédons aux premiers recrutements et convainquons nos premiers développeurs de nous rejoindre. Au fil des mois, l'équipe s'étoffe et Blitzr commence à se faire une réputation au sein du milieu "music tech", en France et à l'international. En parallèle, nous déployons notre ambitieux programme de R&D (créer un identifiant universel de la musique dans un paysage numérique fracturé et siloïsé), cœur nucléaire du moteur de recherche dédié à la musique qu'est alors Blitzr, et obtenons le statut de Jeune entreprise innovante.

Si les startups meurent beaucoup, le cimetière des startups "music tech" est de loin le plus rempli... et les morts sont parfois violentes et spectaculaires. La révolution numérique fut avant tout une révolution musicale, changeant à jamais les règles du jeu d'une industrie. Nulle industrie n'a par ailleurs su autant cristalliser les passions et les jugements à l'emporte pièce que celle de la musique. Les conditions du marché y sont houleuses et périlleuses. Le taux d'échec y est nettement supérieur à ce que l'on peut trouver dans d'autres verticales (SaaS, e-commerce, mobile). Il nous apparaît rapidement que la côte du marché de la musique digitale s'écroule auprès des investisseurs. Pourtant, la musique en ligne n'en est encore qu'à ses débuts.

De l'espoir au crash

Après être passés entre les fourches caudines de certains gros prédateurs, nous parvenons à boucler un tour de financement via une campagne d'equity crowfunding. Dans le même temps, il s'avère que la technologie ayant permis la première incarnation de Blitzr est à même de répondre à des besoins B2B identifiés. Nous décidons alors de concentrer l'activité de la société autour de notre "magic sauce" en matière de traitement des métadonnées de la musique : "ADN de la musique" à l'ère numérique, elles sont indispensables au référencement d'une œuvre et à sa valorisation. Nous mettons en place et déployons notre API le plus rapidement possible et annonçons officiellement notre nouvelle offre, en juin 2016, à l'occasion du Midem, le plus grand rendez-vous international des professionnels de l'écosystème de la musique. Les retours sont positifs et notre première communauté d'investisseurs nous suit.

Dans le même mouvement commence un roadshow ainsi que les premières rencontres avec des Business Angels. Pitchs, meetings et rédactions de documents ne tardent pas à s'enchaîner. Parallèlement, nous poursuivons nos efforts de développement commercial. L'équipe connait ses premiers turn overs et nous validons le recrutement de nouveaux talents, prêts à nous rejoindre dès l'opération effectuée.

Alors que nous positionnons notre offre au sein du marché de l'audio digital, nous signons des partenariats stratégiques tout rentrant nos premiers clients. Deux autres investisseurs rejoignent le processus. Les lettres d'intention sont établies et nous pensons entamer la dernière ligne droite. Mais les négociations s'éternisent alors que notre investisseur principal durcit sa position. L'épuisement commence à s'installer, notre réserve de cash vacille et nos leviers de négociations s'épuisent. Lors d'une ultime réunion, alors que les signaux sont enfin au vert, l'investisseur principal nous annonce qu'il est dans l'incapacité de fournir la totalité de la somme sur laquelle l'ensemble des parties s'était entendu. Dans le même mouvement, les dispositifs institutionnels censés appuyer ce tour de financement sont, de facto, devenus caducs.

Sans entrepreneurs, pas d'écosystème

Après avoir exploré toutes les pistes possibles, nous n'avons eu d'autre choix que celui de cesser nos activités. Il nous faut désormais remonter le Styx et triompher de nombre de frictions, visibles et invisibles. Blitzr fut une expérience ainsi qu'un projet de vie fantastique. La courbe d'apprentissage immense. Nous avons soulevé des montagnes et pleinement vécu. Nous avons fait de très riches rencontres, et avons eu parfois la chance d'être épaulés, à l'occasion des doutes et des tempêtes, par des individus exceptionnels dont l'engagement et le soutien ont été sans défauts.

Pourtant les représentations dominantes de l'univers des startups, qu'elles le louent ou le critiquent, semblent de plus en plus à la limite du "culte du cargo", au risque de confirmer les postulats bachelardiennes. Dans le même temps, wishful thinking et course aux mètres carrés font passer les entrepreneurs au second plan. Hors sans eux, pas d' "écosystème" possible. Entre totems politiques et tabous sociétaux, faut-il aussi à nouveau rappeler la force de l'économie de rente dans ce pays, au détriment de l'investissement dans les startups ? Que la compétition n'est pas entre Bordeaux et Paris, ou Paris et Londres, mais entre l'Europe, les Etats-Unis et l'Asie ? Au sein de la grande transformation à l'œuvre, l'entrepreneuriat et les startups sont tout sauf un épiphénomène ou un marqueur social à la mode. Ainsi, dans une discipline où l'exécution est reine, est-il bon, parfois, de ne pas oublier le pourquoi au profit du comment.

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Commentaires
a écrit le 02/10/2017 à 15:37 :
Un discours farci de "buzzwords" et d'anglicismes et de formules qui m'auraient fait lever très rapidement en criant '"FOUTAISES" après avoir rempli ma grille de Loto Bullshit, si je vous avais eu dans une réunion de présentation.

Le monde des startups à l'apparence de la jeunesse mais une très vieille âme, celle du business,de l'argent et de la prostitution envers ces derniers.
a écrit le 02/10/2017 à 15:31 :
le problème des concepts artistiques ça ne produit pas de l’argent
L’idée est séduisante mais l’environnement autour est impitoyable
Comment s’enrichir aujourd’hui vite et en étant dans le concept de la modernité ?
Difficile challenge
C’est ouvert juste pour la technologie de «  pointe »
a écrit le 02/10/2017 à 12:24 :
"Il faut réhabiliter l'échec" Nietzsche

Excellent article qui a du être difficile à écrire mais d'avoir posé sur papier leur expérience ne peut que servir aux autres.

"faut-il aussi à nouveau rappeler la force de l'économie de rente dans ce pays, au détriment de l'investissement dans les startups ?"

La rente permet aux milliardaires de gagner 20% de revenus en plus par an, pourquoi s’embêteraient ils à investir dans l'entrepreneuriat du coup ? Non ils donnent leurs argents à des cabinets comptables et autres avocats fiscalistes qui s'empressent de placer leur argent dans des paradis fiscaux, véritable caverne d'ali baba puisque trésor ne servant à personne, en planquant cet argent les milliardaires en détruisent sa valeur mais c'est trop dur pour eux de ne pas le faire, comme le dit Nietzsche plus on possède et plus on est possédé.

Du coup l'investissement se repose seulement sur des gens qui ont de l'argent mais qui veulent aussi aider les autres, qui veulent que l'économie soit dynamique, qui croient encore en la notion de travail, pouvant du coup rapidement se retrouver en difficulté, dans notre système néolibéral de rentiers on ne peut blâmer les quelques uns qui investissent dans le travail plutôt que dans la rente.

C'est tout notre modèle économique, qui profite essentiellement aux mégas riches qui est à remettre en question mais comme les politiciens leurs appartiennent on est mal barré.

"Business Angels"

Même en leur donnant des noms de Comte les investisseurs sont bien trop rares, il n'y a plus du tout d'aventuriers chez les gens fortunés, il n'y a plus que des comptables qui nous mènent au chaos.
Réponse de le 04/10/2017 à 16:29 :
Voici deux questions qui s'adressent aux membres fondateurs de Blitzr, et/ou a l'auteur de cet article :

* L'aventure est-elle achevee pour autant ?

* Envisagez-vous de prendre le temps d'effectuer a nouveau une ronde de financement, et revenir ?

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