Bernard Magrez : "Uber, Microsoft... ont des histoires à raconter et des dirigeants qui ont faim"

 |   |  1023  mots
Bernard Magrez est propriétaire de 42 domaines viticoles. Il est également investi dans l'hôtellerie et la restauration. 94e du classement Challenges des plus grandes fortunes de France en 2016, son patrimoine est estimé à 700 M€.
Bernard Magrez est propriétaire de 42 domaines viticoles. Il est également investi dans l'hôtellerie et la restauration. 94e du classement Challenges des plus grandes fortunes de France en 2016, son patrimoine est estimé à 700 M€. (Crédits : Agence Appa)
Propriétaire de 42 châteaux dans le monde entier, Bernard Magrez est une figure influente de l'économie viticole. Spécialiste de la transformation numérique, Aidan O'Brien a dévoilé en début d'été son ambitieux projet de Silicon Vignoble et vient de lancer le 1er chapitre français de la Singularity University. La Tribune a réuni ces deux Bordelais, qui pourraient paraître très dissemblables, pour parler d'entrepreneuriat, d'innovation, d'Uber et de Nike... Voici le premier volet de cet entretien fleuve.

Bernard Magrez, quel regard portez-vous sur l'évolution de l'économie bordelaise ces dernières années ?

BM - "Ce que je n'ai pas vu, c'est l'arrivée de grosses entreprises. Il y a eu Dassault, Thales, Ford, mais depuis ? L'évolution s'est concentrée sur les TPE et les PME, il suffit de voir le remplissage des zones industrielles pour s'en convaincre. Mais il manque cruellement d'entreprises de dimension internationale, vraiment internationales, au sens où elles dépassent 20 ou 30 % de leur chiffre d'affaires réalisé à l'étranger. Il en est ainsi parce que nous vivons dans un endroit privilégié. La douceur de vie du Bordelais et l'absence de concurrence frontalière directe nous protègent. Notre voisin, c'est l'Atlantique. De la même manière que l'Espagne et le Portugal, que le Maroc et l'Algérie ne se sont pas autant développés qu'ils auraient pu le faire.
Si l'on regarde d'autres métropoles, Lyon, Lille, Strasbourg, elles sont inscrites dans un environnement concurrentiel plus fort. A Bordeaux, on a moins le désir de se battre. Quand on a faim, on se bat. Moi, c'est ce qui m'intéresse. Ici, on est gascon. On parle beaucoup, on ne fait pas grand'chose. Et si on s'en sort, c'est grâce à la faiblesse autour de nous. Même si je note un point positif, à l'échelle française en tout cas, pour moi qui suit patron depuis 61 ans : le statut d'auto-entrepreneur a modifié des choses. Il a permis de créer beaucoup de petites structures en poussant les gens à se lancer."

Bordeaux surfe tout de même sur une image très porteuse...

BM - "C'est encore frais. Ne cachons pas qu'il y a des réussites. Dix ans après le classement Unesco, on est passé de 2 à 7 millions de visiteurs par an à Bordeaux. Mais il reste des limites. Un exemple : avec le restaurant La Grande Maison de Bernard Magrez, avec Pierre Gagnaire, nous voulons passer de deux à trois étoiles au Michelin. On les aura. En 2018, en 2019, en 2020, peu importe. Mais on n'augmentera pas les prix parce que ça n'est pas possible, le pouvoir d'achat ici étant insuffisant."

Lire aussi : Œnotourisme, Grande Maison : les stratégies du groupe Bernard Magrez

La métropole bordelaise serait donc condamnée à rester un territoire de PME et de TPE ?

BM : "Je pense qu'il y a effectivement des endroits destinés à accueillir uniquement des petites structures."

Aidan O'Brien : "L'Allemagne ne cherche pas autre chose : elle a pour ambition de faire des ETI solides, et elle le fait très bien. Je pense que ce ne sont pas les entreprises ou leur taille qui sont les plus importantes, ce sont les écosystèmes, les communautés qu'ils forment. Seul, on est toujours trop petit pour faire face à tous les défis qui se présentent."

Lire aussi : Vers un Silicon vignoble à Bordeaux ? (6/8)

Aidan O'Brien

Aidan O'Brien, senior partner chez Dell Technologies, porteur du projet de Silicon Vignoble à Bordeaux imaginé autour de sociétés exponentielles (crédit photo Agence Appa)

Notez-vous tous les deux des changements dans l'approche des nouvelles générations ?

BM - "J'ai 4 petits enfants, aucun ne travaillera en France. Ils sont au Mexique, à Hong Kong, au Luxembourg... Les nouvelles générations sont plus ouvertes sur l'international. En France, se développer à l'étranger en partenariat avec un concurrent est vu comme un péché. Ce n'est pas leur cas. Ils s'inscrivent aussi peut-être moins dans un héritage familial. Parmi ceux qui ont 20 / 25 ans et qui lisent les informations sur le développement des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR), certains s'en moquent mais pour d'autres, cela fait sens. Uber a des difficultés actuellement mais son nouveau patron va peut-être arranger la situation. Microsoft a une très belle histoire. Ce sont des entreprises qui ont quelque chose à raconter et des dirigeants qui ont faim. Moi, monsieur, depuis 30 ans je ne lis que des biographies et autobiographies de gens qui ont réussi. Celles du patron de Nike, du fondateur d'Alibaba, Jack Ma, qui est un ami... Ce sont aussi des entreprises qui ont su mettre en place un engagement terrible de leurs cadres en faveur de l'innovation."

AOB - "Et où le management est plus une question de compétences que de hiérarchie."

Quelle est la biographie la plus marquante ?

BM - "Sans doute celle du créateur de Publicis, parti de rien à une époque où l'on parlait encore de réclame et où l'on considérait qu'elle était nécessaire uniquement quand le produit vendu était mauvais. Celle du fondateur de Nike. Tous les profils qui m'ont marqué ont des points communs : de l'imagination, de l'intuition et un profond désir de se singulariser, d'aller chercher ce dont les consommateurs pourraient avoir besoin. Je prends des notes !"

L'un et l'autre, vous semblez fuir comme la peste le statu quo ?

BM - "Je fais du vin avec mes 42 châteaux, de l'œnotourisme depuis 11 ans, de l'hôtellerie, de la restauration, des cours de dégustation, des animations en tout genre, je finance un orphelinat qui accueille 82 enfants à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande, j'ai créé l'Institut culturel Bernard Magrez pour aider des artistes qui font le métier le plus difficile au monde... Le statu quo n'est pas pour moi. Et d'ailleurs, certains acteurs locaux disent que Bordeaux continue à faire le meilleur vin et que cette prédominance ne bougera jamais. N'importe quoi ! Ailleurs aussi on progresse, on fait des choses exceptionnelles. Notre entreprise forme au monde du vin : se contenter d'en vendre, c'est dépassé. Il faut penser à entourer le produit de toute une palette d'offres et informer."

AOB - "Les entreprises de demain n'auront rien à voir avec celles d'aujourd'hui et l'innovation sera la règle, encore plus qu'aujourd'hui. Donc le statu quo n'est pas possible. C'est d'ailleurs ce qui différencie les équipes des grands groupes de celles des startups : dans une startup, il faut justifier sa présence tous les jours."

>> Lire la 2e partie de cet entretien croisé : "S'il n'innove pas, le vin français sera balayé"

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 05/09/2017 à 18:20 :
Voilà un bavardage inconsistant , pour ces gens là, innover, c'est trouver de nouveaux concepts pour cibler le consommateur. Les chinois, eux ne confondent pas innovation technologique et marketing, c'est pour ça qu'ils deviendront la puissance dominante dans les dix ans.
Réponse de le 06/09/2017 à 8:52 :
Oui, bavardage inconsistant, un effet du vieillissement sans doute ,avec cette manie de cracher dans la soupe, et ces préjugés d'un autre âge sur ses compatriotes !!! Tu dois presque tout à la France, Magrez, alors arrête de dénigrer bêtement ou va faire ton vin ailleurs....
a écrit le 05/09/2017 à 17:13 :
Bon puisque vous aimez tant le vin, à quand la fin des produits chimiques svp ? Merci.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :