Pour Christopher Dembik (Saxo Bank) , l’euro est condamné

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Christopher Dembik
Christopher Dembik (Crédits : DR)
Minée par la puissance de ses contradictions internes, la zone euro n’en a plus pour très longtemps, pronostique le directeur de la recherche macroéconomique du groupe Saxo Bank, Christopher Dembik, qui était à Bordeaux la semaine dernière et que La Tribune a rencontré.

En 2015 Christopher Dembik, diplômé de Sciences Po passé par la Direction générale du Trésor, a décroché le prix du "Meilleur prévisionniste pour la France", qui lui a été décerné par Thomson Reuters. Entré à Saxo Banque, à Paris, en 2014, il est devenu en juin 2016 le patron de la recherche macroéconomique pour l'ensemble du groupe Saxo Bank. Le jeune Français a pris ainsi une position éminente au sein de ce groupe danois spécialiste de l'investissement et du trading en ligne cofondé et dirigé par Kim Fournais.

Vendredi dernier, le 7 avril, Christopher Dembik était à Bordeaux pour aller au contact de la clientèle bordelaise de Saxo Banque, la filiale française du groupe danois.

"Ce sont des CSP + qui interviennent par eux-mêmes sur les marchés financiers pour gérer leurs investissements. Nous faisons ces tournées auprès de la clientèle dans les grandes villes de France, en Europe, au Moyen-Orient d'où je reviens", a résumé le patron de la recherche macroéconomique.

"Mieux protéger les clients"

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, Saxo Bank n'est pas une banque, mais bien un courtier qui propose aux particuliers un accès direct à des marchés ultra spéculatifs, où l'on peut espérer gagner beaucoup en misant peu grâce à divers effets de leviers. En 2016 le courtier en ligne danois a réalisé un produit net bancaire (équivalent au chiffre d'affaires) de 393,2 M€, en hausse de +38 %, pour un résultat net de +40,8 M€, après avoir enregistré une perte de 86,7 M€ en 2015.

Saxo Bank, qui emploie près de 1.500 salariés dans le monde, a vu le montant des dépôts de ses client s'envoler l'an dernier de +2 Md€ (+19 %) pour atteindre un plus haut à 12,4 Md€.

"2016 a également été une année charnière concernant la réglementation : les autorités de nombreux pays ont émis des propositions pour mieux accompagner et protéger les clients contre les effets de levier... notre stratégie a toujours été de ne pas proposer des effets de levier démesurés. Nous nous réjouissons de ces évolutions et espérons que ces propositions auront un impact positif sur nos clients", veut croire Kim Fournais.

Saxo Banque poursuivie par un client

Actions, options sur actions, obligations, marché des devises (forex) ou même produits dérivés, Saxo Banque ouvre une foultitude de portes sur des marchés très complexes où les situations peuvent parfois se retourner en quelques fractions de seconde. Ainsi l'effet de levier, qui devait catapulter les gains de l'investisseur à la hausse, peut-il se retourner violemment contre lui et écraser ses positions, générant des pertes.

Si le courtier Saxo Banque met en branle toute une batterie d'outils de formation à distance à la disposition des clients, les marchés visés restent à haut risque. Ce qui explique sans doute que le lundi 10 avril, dans son édition de 7 heures, l'Agefi a annoncé que 19 particuliers avaient porté plainte de fin 2016 à mars 2017 contre des courtiers en ligne, parmi lesquels FXCM, IG Markets, dont un contre Saxo Banque. Ceci après avoir essuyé de lourdes pertes sur le marché des devises. A Bordeaux Christopher Dembik avait envie de revenir sur les exportations de vin et les risques éventuels que pourrait faire courir à ce commerce les déclarations protectionnistes du président Donald Trump.

L'euro grimpe apres la decision de bayrou

Lors de sa création l'euro avait été considéré comme non viable par de puissants spéculateurs, comme George Soros, à qui la monnaie unique a su résister (DR).

Le vin, un secteur très symbolique

"Ce secteur du vin est tout d'abord l'un des plus compétitifs de France, c'est le second le plus excédentaire en matière d'export, juste derrière l'aéronautique, recadre l'analyste. Jusqu'à présent, poursuit-il, le marché viticole français a souffert de la remontée des taxes en Chine. Ce qui n'a pas empêché le secteur de performer, à cause de la bonne orientation des taux de changes", déroule Christopher Dembik.

Ce dernier se montre très prudent sur l'évolution de ce secteur.

"Est-ce que cette bonne santé de la filière vin va continuer ? C'est difficile à dire. Pour le moment, le protectionnisme, c'est un ensemble de mesures appliquées sur de petits périmètres. Dans le catalogue des mesures de rétorsions les Etats choisissent d'abord de frapper sur les secteurs les plus symboliques d'un pays, parce que ces derniers offrent une très bonne visibilité aux représailles. Et le vin est par excellence très symbolique de la France."

Christopher Dembik préfère ne pas détailler plus avant. Le terrain politique, dont les marchés soulignent à l'envi la dangereuse incertitude actuelle, reste mouvant.

Surévaluation du risque politique

Un travailleur tient en parapluie aux couleurs du Royaume-Uni devant le London Stock Exchange en octobre 2008 (Bourse, marchés financiers)

Avec le Brexit jusqu'ici tout va bien, mais c'est peut-être parce que précisément le Brexit n'a pas encore eu lieu (DR).

Si l'expert de Saxo Bank ne se laisse pas impressionner par cette sensibilité des investisseurs aux aléas de la démocratie, il n'en reste pas moins modéré dans ses assertions. Pour autant Christopher Dembik tient à dénoncer le caractère foncièrement biaisé des analyses à la mode chez les investisseurs, qui font selon lui de l'aléa politique l'élément clé de l'orientation des marchés.

"Le risque politique est devenu l'une des obsessions des marchés, qui ont pourtant vite vu que les diatribes économiques de Donald Trump ne représentaient pas un très grand danger. Il s'en est pris au Mexique mais pas plus. Ses menaces vis-à-vis de la Chine, qui pèse près de 50 % du produit intérieur mondial, je ne crois pas qu'elles aillent très loin...", jauge en souriant le chercheur, sachant que les Etats-Unis sont très endettés et que leurs principaux créanciers sont les Japonais et les Chinois.

A l'heure où la thématique sur la sortie de l'euro voire de l'Union européenne est banalisée en France à l'occasion de la campagne pour l'élection à la présidence de la République, la vision que livre Christopher Dembik sur la situation dans l'eurozone n'aidera ni les banquiers ni les investisseurs ni les particuliers à dormir sur leurs deux oreilles.

Une zone euro condamnée ?

Et Christopher Dembik n'est visiblement pas mécontent de balancer ses cocktails Molotov prévisionnels sur le consensus forgé par les marchés au sujet de l'aléa politique.

"Les marchés sont beaucoup trop confiants et quand ils s'inquiètent pour l'avenir, c'est pour des sujets complètement secondaires, comme l'incertitude politique, qui est un faux sujet ! Ce qui est vraiment important et dont personne ne semble se soucier c'est la fuite des capitaux de nombreux pays de la zone euro, comme l'Espagne, vers l'Allemagne. La zone euro souffre de déséquilibres structuraux très importants, qui n'ont rien à voir avec le risque politique", assène en souriant Christopher Dembik.

Mais le meilleur reste à venir. S'il ne prophétise pas comme Moïse la chute du pharaon, le patron de la recherche macroéconomique de Saxo Bank ne fait pas dans la demi-teinte quand il parle de la zone euro. Comme s'il avait pu décrypter l'avenir de l'euro en l'extrayant du complexe enchevêtrement de lignes de probabilité où il était caché, son jugement est formel.

"Je ne suis pas optimiste pour l'avenir de la zone euro à cause des énormes différentiels financiers qui transforment l'Allemagne en pompe à capitaux. Pour sauver la zone euro il faudrait mettre en place de très importants transferts de capitaux de l'Allemagne vers l'Italie, l'Espagne, le Portugal et bien sûr la Grèce... mais aucun des deux grands partis allemands ne semble intéressé par cette question, c'est le moins que l'on puisse dire... Ce qui fait que la zone euro n'est pas vouée à perdurer", sourit Christopher Dembik.

C'est très exactement ce qu'il pense et même s'il refuse de donner un horizon précis à sa prévision, le patron de la macroéconomie est disposé à enfoncer un dernier clou dans le cercueil.

"Oui un effondrement de la zone euro entrainera une crise économique majeure en Europe", confirme-t-il d'un ton clinique.

Et s'il avait raison ?

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